Mikaela Shiffrin et Sofia Goggia se sont retournées, n'en croyant pas leurs yeux. Mardi dernier, lors du Super-G des Championnats du monde, leur collègue et amie Lindsey Vonn a perdu l'équilibre et heurté violemment une porte avant de venir s'écraser dans les filets de protection. The Last Hurrah de l'Américaine évoqué quelques secondes plus tôt par le commentateur d'Eurosport était devenu The Last Crash.
...

Mikaela Shiffrin et Sofia Goggia se sont retournées, n'en croyant pas leurs yeux. Mardi dernier, lors du Super-G des Championnats du monde, leur collègue et amie Lindsey Vonn a perdu l'équilibre et heurté violemment une porte avant de venir s'écraser dans les filets de protection. The Last Hurrah de l'Américaine évoqué quelques secondes plus tôt par le commentateur d'Eurosport était devenu The Last Crash. Au grand soulagement de Shiffrin, Goggia et du monde du ski, Vonn s'est relevée. Épuisée et endolorie, victime de contusions aux côtes et d'un oeil au beurre noir, elle a rejoint l'arrivée, où le public l'a applaudie à tout rompre. " J'ai l'impression de m'être fait écraser par un camion ", dit-elle, groggy et grimaçant mais pleine d'optimisme, comme d'habitude. " Dimanche, dans la descente, ma dernière course, je donnerai tout. J'espère terminer par une médaille. " Un peu plus tard, elle ajoutait sur Twitter : " S'il est vrai que les coups durs vous rendent plus fort, je suis Hulk. " Et des coups dur, la skieuse la plus célèbre du monde en a connu un paquet tout au long de sa carrière. Elle ne compte plus les accidents et les blessures : déchirure des ligaments croisés du genou, contusion au fémur, fracture de la cheville gauche, fracture de la rotule, fracture du bras droit avec atteinte des nerfs, commotions cérébrales, doigts cassés, déchirure du tendon du pouce droit... en débouchant une bouteille de champagne ! " Toutes ces blessures ont eu un impact sur ma carrière. Ce furent des moments terriblement sombres ", dit Vonn. Comme l'Américaine est une battante, elle est toujours revenue. Au point de devenir la meilleure skieuse de tous les temps. Mais, au fil des années, son corps a dit non. Ne voulant pas l'entendre, Vonn a répondu oui, passant de nombreuses heures à la salle de fitness afin de tirer le maximum de son mètre septante-sept et de ses 72 kilos. Comme en course, son mot d'ordre était : tout ou rien. Elle a toujours flirté avec la fall line, cherchant l'équilibre entre le risque et le succès, entre la victoire et l'hôpital. Rares sont les championnes qui font preuve d'autant d'audace, d'assiduité, d'entêtement et de témérité que Vonn. Rares sont celles qui poussent autant leur corps à la limite pour la gloire, le plaisir d'être la meilleure de tous les temps. Car c'est ce que l'Américaine a toujours voulu depuis qu'à l'âge de neuf ans, elle a rencontré son idole, Picabo Street, championne olympique du Super-G en 1988. À douze ans, sa famille part s'installer en montagne à Vail, dans le Colorado. À dix-sept ans, Vonn se classe sixième aux Jeux Olympiques de Salt Lake City. À ceux qui lui demandent si elle ne regrett pas de ne pouvoir sortir, comme les jeunes de son âge, elle répond : " Dommage, mais c'est ma vie. And I love it. " Mais cette passion engendre aussi de la pression. Notamment de la part de son père, Alan, qui a dû mettre un terme à sa carrière à l'âge de 18 ans en raison d'une blessure au genou. Le public attend beaucoup d'elle mais elle est aussi très exigeante envers elle-même. " Et cela a beaucoup d'influence ", reconnaissait-elle à l'âge de 20 ans. L'Américaine cherche à aller toujours plus vite, toujours plus haut. Au point que ses proches se demandent si elle arrêtera suffisamment tôt avant d'abîmer son corps de façon irréversible. En mémoire de son grand-père, décédé peu avant, Vonn a voulu à tout prix décrocher une médaille aux Jeux de 2018. Elle voulait également skier contre les hommes et battre le record de victoires en coupe du monde détenu par Ingemar Stenmark.À l'aube de la saison 2017/18, elle répète encore qu'elle veut franchir le cap mythique des 86 victoires, qu'elle en a besoin. C'est une preuve tangible du fait qu'elle est la meilleure de tous les temps. Selon son coach, Chris Knight, cela faisait pourtant deux ans qu'elle n'était plus qu'à cinquante, soixante pour cent de ses capacités physiques. Cela ne l'empêche pas de décrocher la médaille de bronze dans la descente olympique de Pyeongchang, ce qui en dit long sur ses qualités. Un an plus tard, son corps a eu raison de sa volonté de fer. Goutte à goutte, le vase a fini par déborder. Avant l'entame de la saison, elle a compris qu'il était temps d'arrêter. Au cours d'une interview, alors qu'elle se passait de la glace sur le genou comme elle le fait chaque jour pour soulager ses ligaments douloureux, l'Américaine a reconnu qu'elle était vieille et usée. Et qu'au lever, Vonnderwoman devait parfois faire une demi-heure de rouleau avant de pouvoir fonctionner normalement. Pour la première fois, elle a avoué qu'elle ne skierait plus très longtemps. Qu'elle était même prête à mourir sans battre le record de victoires de Stenmark. Elle s'est fait une raison. " J'ai fait beaucoup mieux que n'importe qui, j'ai connu tellement de belles choses dont je me souviendrai toute ma vie. " Record de Stenmark ou pas, elle veut cependant mettre un terme à sa carrière à Lake Louise, sa piste préférée. Mais fin novembre, au cours d'un entraînement dans le Colorado, Vonn chute et se déchire le ligament du genou gauche, celui qui était relativement intact jusque là. La légende du ski manque plusieurs occasions de revenir sur Stenmark, notamment lors des trois épreuves de Lake Louise, où elle s'est imposée à dix-huit reprises. Après une énième revalidation express, elle revient à la compétition le 18 janvier de cette année mais n'est que l'ombre d'elle-même, se classant 15e et 9e dans les deux descentes de Cortina d'Ampezzo et abandonnant dans le Super-G, tant la douleur est forte. C'est la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. Dans sa tête, le non l'emporte définitivement sur le oui. " Il est temps d'écouter mon corps ", écrit-elle sur Instagram avant les championnats du monde. " Il ne m'autorise plus à disputer la dernière saison dont j'avais rêvé. " Sa retraite officialisée, il lui reste à disputer le Super-G et la descente d'Åre, à faire une dernière fois face à la douleur. Mais elle termine le Super-G dans les filets de sécurité. Une fin en mineur, croit-on. Mais lors de sa dernière course, Vonn s'empare du bronze et devient la skieuse la plus âgée à décrocher une médaille. " Je voulais terminer en n'ayant rien à me reprocher. J'ai skié à la limite ", dit-elle. Cette adrénaline et ce goût pour la compétition vont à coup sûr lui manquer. " Rien ne remplacera la sensation que procure le fait d'aller aussi vite que possible sur la neige. C'est ça, le plus difficile à accepter ", disait-elle déjà avant la saison. Si l'Américaine a écouté son corps, c'est aussi parce qu'elle caresse un autre rêve dans la vie : celui de devenir maman. " C'est pourquoi il est important d'arrêter maintenant. J'ai 34 ans et je veux encore pouvoir skier avec mes enfants ", dit-elle. Avant cela, elle devra à nouveau passer sur le billard pour réparer les ligaments déchirés en novembre. Une septième opération au genou. " J'espère que ce sera la doute dernière ", dit Vonn. Néanmoins, elle sait que, chaque matin, le réveil sera difficile. " J'aurai l'impression d'avoir cent ans ", dit-elle. Mais le jeu en valait la chandelle. Et pour elle, la douleur ne sera pas synonyme de fin de carrière mais de persévérance et d'obstination. Plus que son palmarès, ses premières pages de magazines, ses publicités ou sa vie sentimentale trépidante, c'est avant tout ce qu'on retiendra d'elle. Comme elle le dit elle-même sur Instagram : " Je suis tombée 999 fois et je me suis relevée 1000 fois. Je n'abandonne pas, j'entame juste un nouveau chapitre. " Vonnderwoman veut désormais profiter de la vie, être " madame tout le monde ", faire du ski avec ses enfants. C'est tout le mal qu'on lui souhaite.