C'est surtout de 2006 à 2008 que Kim Gevaert a fait parler d'elle en Belgique. A l'époque, il lui était impossible de sortir en rue ou d'aller au restaurant sans être reconnue. Aux Jeux Olympiques de 2008, elle a décroché la médaille d'argent sur 4 X 100 mètres en compagnie d' Olivia Borlée, Hanna Mariën et Elodie Ouedraogo. Quelques années plus tard, cette médaille s'est transformée en or lorsqu'il s'est avéré que les Russes étaient dopées. Le relais belge et Tia Hellebaut ont ainsi offert à la Belgique ses premières médailles olympiques féminines de l'histoire.

A l'école, j'ai donné une gifle à quelqu'un qui m'a poursuivie et ne m'a jamais rattrapée. C'est comme ça que j'ai su que j'étais rapide. " Kim Gevaert

Aujourd'hui, à Rhode-Saint-Genèse, une commune à facilité au sud de Bruxelles, Kim Gevaert peut se promener en rue ou conduire les enfants à l'école en toute tranquillité. La célébrité ne lui manque pas. " Il y a un temps pour tout. Après ma carrière, j'ai voulu être maman et c'est chouette aussi ", dit-elle. Elle a quatre enfants et ses études de logopédie, qu'elle voulait absolument combiner avec le sport de haut niveau, lui ont servi à quelque chose puisqu'elle travaille dans une école néerlandophone de Laeken.

Elle continue à s'intéresser au sport. Voici peu, elle s'est rendue à Ostende en famille afin d'encourager les Belgian Cats, l'équipe de basket féminine. L'été prochain, elle accompagnera le COIB aux Jeux et, dans la foulée, comme chaque année, elle réalisera les interviews au Mémorial, où elle a si souvent été acclamée pour ses belles performances. " Je savoure toujours, mais sans pression, désormais ", dit-elle. Bref, Kim Gevaert est heureuse de la vie qu'elle a menée.

En dehors de vos prestations, que retenez-vous de la décennie 2000-2010, vos meilleures années ?

Kim Gevaert : C'est une période au cours de laquelle le sport féminin belge a terriblement progressé. Il y a eu Kim Clijsters et Justine Henin, deux phénomènes dont tout le monde était terriblement fier. Elles m'ont beaucoup inspirée. Puis il y a eu Tia et moi, qui avons ouvert la voie du sommet pour les femmes belges. Avant nous, il y avait eu de bonnes athlètes mais elles ne luttaient jamais pour les médailles. Je suis fière d'avoir apporté ma pierre à l'édifice. Je n'ai jamais été élue Sportive de l'Année mais ce n'est pas grave car celles qui l'ont été à ma place le méritaient. Les succès des Belgian Cats, de l'équipe féminine de hockey et des Red Flames me font très plaisir également. Aujourd'hui, en matière de sport, les filles belges ont davantage de possibilités d'arriver au sommet, elles ont plus d'exemples que nous devant elles.

Une médaille d'argent sur le 4 X 100 aux Jeux de Pékin qui va se transformer en or., KOEN BAUTERS
Une médaille d'argent sur le 4 X 100 aux Jeux de Pékin qui va se transformer en or. © KOEN BAUTERS

" Je n'avais aucun modèle en sport "

Quel est votre point de vue en matière d'égalité des salaires chez les hommes et chez les femmes en athlétisme ?

Gevaert : En athlétisme, à mon époque, les primes étaient déjà les mêmes pour les femmes que pour les hommes et j'étais très étonnée que ce ne soit pas le cas dans les autres sports. Je trouve cela anormal, ça ne devrait pas être comme ça. Tout le monde travaille dur, tout le monde stresse et, pour une femme, faire du sport au plus haut niveau est encore plus difficile. C'est souvent moins bien accepté car il faut abandonner sa famille ou différer une maternité. En sport, une femme doit encore faire plus de sacrifices qu'un homme pour faire carrière au plus haut niveau.

Qui était votre modèle lorsque vous étiez jeune ?

Gevaert : En sport, personne. Ce n'était pas mon monde. Je jouais beaucoup dehors, je batifolais, je faisais de la danse et de la musique - j'ai joué de la flûte traversière et du piano -. Mon idole, c'était Berdien Stenberg, une flûtiste hollandaise. Mes parents nous ont toujours incités à découvrir nos talents mais j'avais déjà quinze ans lorsque j'ai commencé à faire de l'athlétisme. Je me souviens que je regardais les Jeux Olympiques avec mon papa. C'était l'époque de Carl Lewis mais je ne rêvais pas d'être athlète. A vrai dire, je suis arrivée là par hasard, même si je savais que je ne serais jamais musicienne, contrairement à mon frère, qui a fait le chemin en sens inverse : de l'athlétisme au piano. En 2010, il a pris part au Concours Reine Elisabeth.

Je n'ai jamais été élue Sportive de l'Année mais ce n'est pas grave car celles qui l'ont été à ma place le méritaient. " Kim Gevaert

Jacques Borlée dit que vous n'avez vraiment pu opter pour l'athlétisme qu'à l'âge de 16 ans. Êtes-vous satisfaite de votre parcours où auriez-vous été encore meilleure si vous aviez commencé plus tôt ?

Gevaert : Non, au contraire. Je pense qu'il y aurait plus de pièges. Le danger, en athlétisme, c'est de tomber sur un entraîneur qui, voyant que vous avez du talent, veuille forcer les choses et vous en fasse faire trop. Vous êtes alors épuisée physiquement et mentalement au moment où vous pouvez gagner des médailles. J'ai connu des filles qui, à 18 ans, avaient déjà le niveau mondial mais par la suite, je ne les ai plus jamais revues. La plupart des athlètes arrivent au top niveau après 25 ans. En athlétisme, la maturité physique est un atout. J'ai eu la chance de tomber très vite sur les bonnes personnes et mon corps était préparé à cela. J'essaye aussi que mes enfants fassent un peu de tout : du basket, de la trompette, de la danse, du patin à roulettes... Mais pas de façon intensive.

Kim Gevaert : une vie loin des spikes à présent., KOEN BAUTERS
Kim Gevaert : une vie loin des spikes à présent. © KOEN BAUTERS

" Jeune, je ne pensais pas du tout aux JO "

Comment avez-vous su que vous aviez du talent ?

Gevaert : Par hasard. A l'école, quelqu'un ennuyait mon frère et je lui ai donné une gifle. Alors, il s'est mis à courir après moi. J'avais quatre ans de moins mais il ne m'a jamais rattrapée. Là, j'ai compris que j'étais rapide. Ma prof de gymnastique m'avait déjà conseillé de faire de l'athlétisme et mon frère m'a emmenée au club de Wespelaer. J'ai participé aux championnats provinciaux et j'ai réalisé le deuxième chrono belge de ma catégorie d'âge sur 100 mètres, ce qui m'a valu une sélection pour les entraînements provinciaux. Je suis tombée sur Rudi Diels, qui m'a toujours coachée. Il connaissait le sport et j'ai bénéficié d'un accompagnement scientifique à Louvain.

Je faisais de l'athlétisme pour le plaisir, c'était ça qui me motivait. Pas l'argent. " Kim Gevaert

J'ai progressé chaque année et on a vite parlé des Jeux Olympiques. Ça me faisait peur car je ne pensais pas du tout à cela, je n'y croyais pas. Ce n'est venu que quand j'ai couru le 100 m. en 11.17 alors que j'étais toujours Espoir première année et que je ne faisais de l'athlétisme que depuis trois ans. C'était presque le temps-limite pour Sydney. Je n'y suis finalement pas allée mais j'ai compris que j'avais encore une marge de progression. Je manquais encore de puissance et je devais apprendre à mieux choisir mes moments de repos - j'étais encore étudiante à l'université - mais je réalisais qu'avec un peu de chance, je pourrais arriver à quelque chose."

En Belgique, vous ne faisiez pas partie d'une structure comme les jeunes tennismen ou les jeunes footballeurs. C'était le travail d'un seul homme.

Gevaert : Mais je m'entraînais avec des hommes et Elodie me stimulait. Je m'entraînais aussi parfois avec les athlètes féminines de l'université américaine que fréquentait Djeke Mambo, mon mari. Une structure pareille peut vous booster, surtout si vous comparez avec ce que nous connaissions à Louvain, où il n'y avait même pas de fenêtre dans notre salle de fitness. Mais je me sentais bien en Belgique, je voulais à tout prix étudier la logopédie, même si je devais souvent chercher des solutions. Pour étaler mes études, par exemple. Je devais demander l'autorisation à chaque professeur alors qu'aujourd'hui, ça va tout seul.

Vous n'avez jamais regretté de ne pas être née dans un pays aux meilleures structures sportives ?

Gevaert : Absolument pas. Tout est allé très vite pour moi et j'ai sans cesse progressé. Je ne me suis jamais sentie abandonnée. De 2006 à 2008, je ne pouvais plus sortir en rue sans être reconnue.

" J'ai toujours aimé m'entraîner "

On joue au football, au basket et au volley mais on fait de l'athlétisme et de la natation. Est-cela qui fait toute la différence ? L'entraînement est-il plus dur en athlétisme ?

Gevaert : En sport individuel, l'entraînement est plus impitoyable que dans les sports collectifs. On est confronté chaque jour aux chiffres, on sait exactement si ce qu'on fait est bon ou pas. Un mauvais jour se voit directement mais j'ai toujours aimé m'entraîner, sans quoi je n'aurais pas tenu aussi longtemps. Après son premier match, Kim Clijsters a aussi parlé de plaisir. J'ai arrêté au moment où je sentais que je n'étais plus toujours motivée pour m'entraîner.

Avez-vous tiré le maximum de votre carrière ?

Gevaert : La dernière année aurait pu être meilleure. Mon record personnel était de 11.04 et j'étais préparée pour courir sous les onze secondes. Lors de ma première course de la saison, j'ai eu mal aux tendons d'Achille et ma préparation pour les Jeux n'a pas été idéale. Il faut pouvoir l'accepter : à un certain moment, le corps ne suit plus.

En 2008, vous avez été championne olympique, tout comme Tia Hellebaut. C'étaient les toutes premières médailles olympiques belges chez les femmes et il y avait de la pression car avant le dernier week-end des Jeux, la Belgique n'avait encore aucune médaille et tous les regards étaient braqués sur vous.

Gevaert : C'est toujours beaucoup plus facile quand les résultats sont là. Ici, l'ambiance était tendue car les candidats aux médailles avaient échoué les uns après les autres. Il ne restait plus que nous. Mais ça a marché, malgré la pression.

Votre carrière a-t-elle changé votre regard sur le monde ?

Gevaert : Tout à fait. J'ai compris qu'en Europe, les femmes avaient plus de possibilités qu'ailleurs dans le monde. A Athènes, dans ma série, il y avait une Afghane. Pour elle, faire de l'athlétisme était plus difficile que pour moi. Aux Jeux Olympiques, nous rencontrions des gens de tous les horizons, c'était formidable. Une fois, dans la même série que moi, il y avait une Israélienne et une Palestinienne. On dit parfois que c'est lâche de ne pas exprimer d'opinion politique en sport mais c'est en restant neutre qu'on rassemble les gens.

" Il faut prendre du plaisir "

On ne vous a jamais demandé pourquoi vous n'aviez pas un métier en dehors du sport ?

Gevaert : Non, d'autant que c'est dans le but de décrocher un boulot après ma carrière que je voulais absolument un diplôme. Sans quoi j'aurais eu trop de pression sur les épaules. Je suis très heureuse d'avoir terminé mes études à l'Université de Louvain et d'être logopède dans une école. Ça me maintient en forme, ça élargit mon horizon car les athlètes ont souvent des oeillères. Aujourd'hui, j'ai compris que le monde ne dépendait pas de mes résultats sportifs.

Cette vie vous satisfait-elle ou l'adrénaline du sport de haut niveau vous manque-t-elle parfois ?

Gevaert : Avoir un enfant, c'est aussi de l'adrénaline, vous savez. C'est comparable, en fait : ça procure beaucoup d'émotion. Travailler pour atteindre un objectif et y arriver, c'est fantastique aussi. Avant, tout tournait autour de moi. Maintenant, je m'occupe des autres. Je dois faire des efforts pour me ménager du temps pour moi. Avant, c'était l'inverse.

Quel conseil donneriez-vous aux jeunes filles ?

Gevaert : Découvrez vos propres talents. Tentez de prendre du plaisir dans ce que vous faites, croyez en vous, battez vous, même si c'est difficile. J'ai connu cela : j'étais rapide mais j'étais blanche et belge. Au niveau international, je dénotais. Je leur conseillerais aussi de suivre leur intuition, d'écouter la petite voix qui sommeille en elles car votre corps vous apprend souvent beaucoup.

" Chez certaines, quelque chose clochait "

Pendant des années, vous avez dû lutter contre des athlètes qui employaient des moyens illicites. Cela vous a-t-il dérangée ?

Gevaert : Je n'ai jamais été amère car, souvent, je ne l'ai appris que plus tard. C'est peut-être aussi dû au fait que je suis arrivée dans le monde du sport par hasard et que je n'ai jamais eu à me plaindre. J'ai toujours progressé et j'ai décroché des médailles dans presque tous les championnats. Je n'ai donc pratiquement jamais été déçue. On voyait bien que chez certaines rivales, quelque chose clochait. Prenez la Grecque Ekaterini Thanou, que son pays a retirée des Jeux en 2004. Elle avait beaucoup de taches sur le visage et une mâchoire très développée. Je n'ai aucune compassion pour ce genre de filles mais les Russes étaient dans un système ou c'était à prendre ou à laisser. Elles ne savaient pas ce qu'on leur donnait. Je ne les juge pas car elles ont grandi là-dedans. Il y avait aussi des filles pauvres, prêtes à accepter n'importe quoi.

Vous a-t-on proposé de prendre des choses qui vous auraient fait progresser ?

Gevaert : C'est une question qu'on m'a souvent posée mais non, on ne m'a jamais rien proposé. Cela dépend beaucoup de la personne qui vous accompagne. Si on me l'avait proposé, j'aurais eu le courage de dire non, j'en suis sûre. C'est peut-être différent dans d'autres sports mais ici, je ne ressentais pas la pression d'un groupe et je progressais chaque année. Je n'avais pas l'impression de stagner et de ne pas pouvoir progresser sans me doper. Et puis, ma vie n'en dépendait pas. Je faisais de l'athlétisme pour le plaisir. J'étais contente de mes résultats, c'était ça qui motivait. Pas l'argent.

Kim Gevaert

Naissance

5 août 1978 à Louvain

Carrière

2002 : championne d'Europe indoor sur 60 m, médaille d'argent sur 100 et 200 m. à l'Euro.

2004 : 6e en finale du 100 mètres et 6e en finale du 4 X 100 m. aux JO d'Athènes

2006 : championne d'Europe sur 100 et 200 mètres

2007 : médaille de bronze sur 4 X 100 mètres aux championnats du monde (première médaille féminine belge dans un championnat du monde)

2008 : médaille d'argent sur 4 X 100 mètres aux JO de Pékin (cette médaille a été reconvertie en or huit ans plus tard après un test antidopage positif chez les Russes)

Meilleur chrono personnel sur 100 mètres : 11.04

C'est surtout de 2006 à 2008 que Kim Gevaert a fait parler d'elle en Belgique. A l'époque, il lui était impossible de sortir en rue ou d'aller au restaurant sans être reconnue. Aux Jeux Olympiques de 2008, elle a décroché la médaille d'argent sur 4 X 100 mètres en compagnie d' Olivia Borlée, Hanna Mariën et Elodie Ouedraogo. Quelques années plus tard, cette médaille s'est transformée en or lorsqu'il s'est avéré que les Russes étaient dopées. Le relais belge et Tia Hellebaut ont ainsi offert à la Belgique ses premières médailles olympiques féminines de l'histoire. Aujourd'hui, à Rhode-Saint-Genèse, une commune à facilité au sud de Bruxelles, Kim Gevaert peut se promener en rue ou conduire les enfants à l'école en toute tranquillité. La célébrité ne lui manque pas. " Il y a un temps pour tout. Après ma carrière, j'ai voulu être maman et c'est chouette aussi ", dit-elle. Elle a quatre enfants et ses études de logopédie, qu'elle voulait absolument combiner avec le sport de haut niveau, lui ont servi à quelque chose puisqu'elle travaille dans une école néerlandophone de Laeken. Elle continue à s'intéresser au sport. Voici peu, elle s'est rendue à Ostende en famille afin d'encourager les Belgian Cats, l'équipe de basket féminine. L'été prochain, elle accompagnera le COIB aux Jeux et, dans la foulée, comme chaque année, elle réalisera les interviews au Mémorial, où elle a si souvent été acclamée pour ses belles performances. " Je savoure toujours, mais sans pression, désormais ", dit-elle. Bref, Kim Gevaert est heureuse de la vie qu'elle a menée. En dehors de vos prestations, que retenez-vous de la décennie 2000-2010, vos meilleures années ? Kim Gevaert : C'est une période au cours de laquelle le sport féminin belge a terriblement progressé. Il y a eu Kim Clijsters et Justine Henin, deux phénomènes dont tout le monde était terriblement fier. Elles m'ont beaucoup inspirée. Puis il y a eu Tia et moi, qui avons ouvert la voie du sommet pour les femmes belges. Avant nous, il y avait eu de bonnes athlètes mais elles ne luttaient jamais pour les médailles. Je suis fière d'avoir apporté ma pierre à l'édifice. Je n'ai jamais été élue Sportive de l'Année mais ce n'est pas grave car celles qui l'ont été à ma place le méritaient. Les succès des Belgian Cats, de l'équipe féminine de hockey et des Red Flames me font très plaisir également. Aujourd'hui, en matière de sport, les filles belges ont davantage de possibilités d'arriver au sommet, elles ont plus d'exemples que nous devant elles. Quel est votre point de vue en matière d'égalité des salaires chez les hommes et chez les femmes en athlétisme ? Gevaert : En athlétisme, à mon époque, les primes étaient déjà les mêmes pour les femmes que pour les hommes et j'étais très étonnée que ce ne soit pas le cas dans les autres sports. Je trouve cela anormal, ça ne devrait pas être comme ça. Tout le monde travaille dur, tout le monde stresse et, pour une femme, faire du sport au plus haut niveau est encore plus difficile. C'est souvent moins bien accepté car il faut abandonner sa famille ou différer une maternité. En sport, une femme doit encore faire plus de sacrifices qu'un homme pour faire carrière au plus haut niveau. Qui était votre modèle lorsque vous étiez jeune ? Gevaert : En sport, personne. Ce n'était pas mon monde. Je jouais beaucoup dehors, je batifolais, je faisais de la danse et de la musique - j'ai joué de la flûte traversière et du piano -. Mon idole, c'était Berdien Stenberg, une flûtiste hollandaise. Mes parents nous ont toujours incités à découvrir nos talents mais j'avais déjà quinze ans lorsque j'ai commencé à faire de l'athlétisme. Je me souviens que je regardais les Jeux Olympiques avec mon papa. C'était l'époque de Carl Lewis mais je ne rêvais pas d'être athlète. A vrai dire, je suis arrivée là par hasard, même si je savais que je ne serais jamais musicienne, contrairement à mon frère, qui a fait le chemin en sens inverse : de l'athlétisme au piano. En 2010, il a pris part au Concours Reine Elisabeth. Jacques Borlée dit que vous n'avez vraiment pu opter pour l'athlétisme qu'à l'âge de 16 ans. Êtes-vous satisfaite de votre parcours où auriez-vous été encore meilleure si vous aviez commencé plus tôt ? Gevaert : Non, au contraire. Je pense qu'il y aurait plus de pièges. Le danger, en athlétisme, c'est de tomber sur un entraîneur qui, voyant que vous avez du talent, veuille forcer les choses et vous en fasse faire trop. Vous êtes alors épuisée physiquement et mentalement au moment où vous pouvez gagner des médailles. J'ai connu des filles qui, à 18 ans, avaient déjà le niveau mondial mais par la suite, je ne les ai plus jamais revues. La plupart des athlètes arrivent au top niveau après 25 ans. En athlétisme, la maturité physique est un atout. J'ai eu la chance de tomber très vite sur les bonnes personnes et mon corps était préparé à cela. J'essaye aussi que mes enfants fassent un peu de tout : du basket, de la trompette, de la danse, du patin à roulettes... Mais pas de façon intensive. Comment avez-vous su que vous aviez du talent ? Gevaert : Par hasard. A l'école, quelqu'un ennuyait mon frère et je lui ai donné une gifle. Alors, il s'est mis à courir après moi. J'avais quatre ans de moins mais il ne m'a jamais rattrapée. Là, j'ai compris que j'étais rapide. Ma prof de gymnastique m'avait déjà conseillé de faire de l'athlétisme et mon frère m'a emmenée au club de Wespelaer. J'ai participé aux championnats provinciaux et j'ai réalisé le deuxième chrono belge de ma catégorie d'âge sur 100 mètres, ce qui m'a valu une sélection pour les entraînements provinciaux. Je suis tombée sur Rudi Diels, qui m'a toujours coachée. Il connaissait le sport et j'ai bénéficié d'un accompagnement scientifique à Louvain. J'ai progressé chaque année et on a vite parlé des Jeux Olympiques. Ça me faisait peur car je ne pensais pas du tout à cela, je n'y croyais pas. Ce n'est venu que quand j'ai couru le 100 m. en 11.17 alors que j'étais toujours Espoir première année et que je ne faisais de l'athlétisme que depuis trois ans. C'était presque le temps-limite pour Sydney. Je n'y suis finalement pas allée mais j'ai compris que j'avais encore une marge de progression. Je manquais encore de puissance et je devais apprendre à mieux choisir mes moments de repos - j'étais encore étudiante à l'université - mais je réalisais qu'avec un peu de chance, je pourrais arriver à quelque chose." En Belgique, vous ne faisiez pas partie d'une structure comme les jeunes tennismen ou les jeunes footballeurs. C'était le travail d'un seul homme. Gevaert : Mais je m'entraînais avec des hommes et Elodie me stimulait. Je m'entraînais aussi parfois avec les athlètes féminines de l'université américaine que fréquentait Djeke Mambo, mon mari. Une structure pareille peut vous booster, surtout si vous comparez avec ce que nous connaissions à Louvain, où il n'y avait même pas de fenêtre dans notre salle de fitness. Mais je me sentais bien en Belgique, je voulais à tout prix étudier la logopédie, même si je devais souvent chercher des solutions. Pour étaler mes études, par exemple. Je devais demander l'autorisation à chaque professeur alors qu'aujourd'hui, ça va tout seul. Vous n'avez jamais regretté de ne pas être née dans un pays aux meilleures structures sportives ? Gevaert : Absolument pas. Tout est allé très vite pour moi et j'ai sans cesse progressé. Je ne me suis jamais sentie abandonnée. De 2006 à 2008, je ne pouvais plus sortir en rue sans être reconnue. On joue au football, au basket et au volley mais on fait de l'athlétisme et de la natation. Est-cela qui fait toute la différence ? L'entraînement est-il plus dur en athlétisme ? Gevaert : En sport individuel, l'entraînement est plus impitoyable que dans les sports collectifs. On est confronté chaque jour aux chiffres, on sait exactement si ce qu'on fait est bon ou pas. Un mauvais jour se voit directement mais j'ai toujours aimé m'entraîner, sans quoi je n'aurais pas tenu aussi longtemps. Après son premier match, Kim Clijsters a aussi parlé de plaisir. J'ai arrêté au moment où je sentais que je n'étais plus toujours motivée pour m'entraîner. Avez-vous tiré le maximum de votre carrière ? Gevaert : La dernière année aurait pu être meilleure. Mon record personnel était de 11.04 et j'étais préparée pour courir sous les onze secondes. Lors de ma première course de la saison, j'ai eu mal aux tendons d'Achille et ma préparation pour les Jeux n'a pas été idéale. Il faut pouvoir l'accepter : à un certain moment, le corps ne suit plus. En 2008, vous avez été championne olympique, tout comme Tia Hellebaut. C'étaient les toutes premières médailles olympiques belges chez les femmes et il y avait de la pression car avant le dernier week-end des Jeux, la Belgique n'avait encore aucune médaille et tous les regards étaient braqués sur vous. Gevaert : C'est toujours beaucoup plus facile quand les résultats sont là. Ici, l'ambiance était tendue car les candidats aux médailles avaient échoué les uns après les autres. Il ne restait plus que nous. Mais ça a marché, malgré la pression. Votre carrière a-t-elle changé votre regard sur le monde ? Gevaert : Tout à fait. J'ai compris qu'en Europe, les femmes avaient plus de possibilités qu'ailleurs dans le monde. A Athènes, dans ma série, il y avait une Afghane. Pour elle, faire de l'athlétisme était plus difficile que pour moi. Aux Jeux Olympiques, nous rencontrions des gens de tous les horizons, c'était formidable. Une fois, dans la même série que moi, il y avait une Israélienne et une Palestinienne. On dit parfois que c'est lâche de ne pas exprimer d'opinion politique en sport mais c'est en restant neutre qu'on rassemble les gens. On ne vous a jamais demandé pourquoi vous n'aviez pas un métier en dehors du sport ? Gevaert : Non, d'autant que c'est dans le but de décrocher un boulot après ma carrière que je voulais absolument un diplôme. Sans quoi j'aurais eu trop de pression sur les épaules. Je suis très heureuse d'avoir terminé mes études à l'Université de Louvain et d'être logopède dans une école. Ça me maintient en forme, ça élargit mon horizon car les athlètes ont souvent des oeillères. Aujourd'hui, j'ai compris que le monde ne dépendait pas de mes résultats sportifs. Cette vie vous satisfait-elle ou l'adrénaline du sport de haut niveau vous manque-t-elle parfois ? Gevaert : Avoir un enfant, c'est aussi de l'adrénaline, vous savez. C'est comparable, en fait : ça procure beaucoup d'émotion. Travailler pour atteindre un objectif et y arriver, c'est fantastique aussi. Avant, tout tournait autour de moi. Maintenant, je m'occupe des autres. Je dois faire des efforts pour me ménager du temps pour moi. Avant, c'était l'inverse. Quel conseil donneriez-vous aux jeunes filles ? Gevaert : Découvrez vos propres talents. Tentez de prendre du plaisir dans ce que vous faites, croyez en vous, battez vous, même si c'est difficile. J'ai connu cela : j'étais rapide mais j'étais blanche et belge. Au niveau international, je dénotais. Je leur conseillerais aussi de suivre leur intuition, d'écouter la petite voix qui sommeille en elles car votre corps vous apprend souvent beaucoup.