Les épaules dégoulinent d'eau et de testostérone. Dans le bassin, on n'entend plus que des cris. Ceux du public créent un bourdonnement au sein duquel les nageurs massés au bord des plots tentent tant bien que mal de faire entendre leurs encouragements. Au coeur du Water Cube de Pékin, Michael Phelps hurle de toutes ses forces sur Jason Lezak, comme si ses cris allaient faciliter le retour de son compatriote sur le colosse Français Alain Bernard. The Baltimore Bullet sait qu'il a besoin des autres pour chasser les huit médailles d'or, et battre le record de Mark Spitz aux Jeux de Munich en 1972.
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Les épaules dégoulinent d'eau et de testostérone. Dans le bassin, on n'entend plus que des cris. Ceux du public créent un bourdonnement au sein duquel les nageurs massés au bord des plots tentent tant bien que mal de faire entendre leurs encouragements. Au coeur du Water Cube de Pékin, Michael Phelps hurle de toutes ses forces sur Jason Lezak, comme si ses cris allaient faciliter le retour de son compatriote sur le colosse Français Alain Bernard. The Baltimore Bullet sait qu'il a besoin des autres pour chasser les huit médailles d'or, et battre le record de Mark Spitz aux Jeux de Munich en 1972. Il est 11h36 à Pékin et 23h36 à Green Cove Springs, à l'autre bout de la planète. Dans ce petit village de Floride, à quelques miles au sud de Jacksonville, les cris d'encouragements sortis de la chambre du clan Dressel valent bien ceux du Water Cube. Dans cette famille où les quatre enfants suivent des cours de natation, pas question de manquer une miette des exploits de Phelps, ni même de passer à côté de ce sacro-saint rendez-vous du 4x100 mètres nage libre. Et tant pis si l'heure tardive oblige la famille à se rassembler sur le lit parental, devant cette télévision qui fait partie du décor des chambres à l'américaine. Chasse gardée du Team USA entre 1964 - année de son apparition aux Jeux - et 1996, le relais royal a échappé aux Américains en 2000, puis en 2004. Quand Lezak boucle son retour majuscule en devançant Alain Bernard du bout du doigt, les Dressel exultent presque autant que Phelps. Ce soir d'août 2008, le jeune Caeleb, né deux semaines après la fin des Jeux d'Atlanta, vit sa première médaille sur la reine des courses par équipes. Pense-t-il déjà que, huit ans plus tard, il sera de l'autre côté de l'écran? Le 7 août 2016, c'est avec un immense sourire que Caeleb Dressel emmène le relais US vers le plot numéro 5. Son baptême officiel dans une piscine olympique se fera en passant le témoin à Michael Phelps, deuxième relayeur d'un carré américain complété par Ryan Held et Nathan Adrian. Held a le sourire crispé, Phelps la concentration de celui qui veut continuer à marquer l'histoire, et Adrian les souvenirs chamboulés par la défaite de 2012, quand Yannick Agnel a vengé les Français en reprenant Ryan Lochte dans un dernier relais d'anthologie. Loin de l'électricité ambiante malgré ses 19 ans, Dressel présente d'emblée sa marque de fabrique avec un départ d'exception. Une détente surpuissante qui fera dire plus tard à Bob Bowman, l'entraîneur de Phelps, que "la course est déjà finie au moment où il touche l'eau.". Deuxième au coude-à-coude avec la France au moment de passer le relais, le Floridien sort de ses premières longueurs olympiques avec une médaille d'or. Sans doute pas la dernière.LE CONTE ET LES COMPTESLe début de l'histoire ressemble à celles qu'on raconte dans les films qui déclinent à tous les temps le rêve américain. Un enfant qui maîtrise le très complexe mouvement du papillon en quelques tentatives, puis provoque l'hilarité de la foule et l'effroi de sa mère quand il se met en maillot pour plonger dans un couloir vide à l'occasion d'une compétition disputée à Jacksonville par son frère aîné Tyler, sortant de l'eau au bout d'une longueur en demandant à sa mère où est sa médaille. Un adolescent qui devient la terreur nationale des petits bassins, dévorant une bonne partie des 25 mètres grâce à son impulsion hors du commun, au point de s'offrir le luxe de participer aux Olympic Trials en 2012, à quinze ans seulement. Un repérage idéal à Omaha, quatre ans avant de véritablement viser la qualification olympique. Parce qu'il bat les temps de passage de Michael Phelps au même âge, puis qu'il revient de Dubaï, cadre des championnats du monde juniors en 2013, avec six médailles autour du cou, Dressel est une star avant d'être un adulte. En dernière année de high school, il a déjà un accord verbal avec la prestigieuse Université de Floride, ses Florida Gators (plus de cinquante médailles olympiques dans leur histoire) et le célèbre coach Gregg Troy. Avant de tout plaquer, du jour au lendemain. Les souvenirs maternels sont flous. Dans la presse américaine, ils évoquent une course durant la senior year de Caeleb, qui sort de l'eau avec une victoire, mais sans avoir amélioré son record. Les tribunes murmurent de surprise, et les réseaux sociaux se déchaînent autour d'un ado qui y accorde forcément trop d'importance. "Je sentais que je ne nageais plus pour moi, mais pour d'autres personnes, et qu'ils n'étaient jamais satisfaits", racontera bien plus tard le Floridien à NBC. Six mois sans remettre la tête dans l'eau, avec une blessure pour prétexte initial, et des visites chez un psychologue du sport pour comprendre son mal. L'histoire semble alors tourner vers une fin plus prématurée qu'heureuse, jusqu'à un matin de 2014 où Jason Canalog, son coach chez les Bolles Sharks de Jacksonville, sent vibrer son téléphone. Un coup d'oeil discret, en plein meeting des coaches olympiques à Colorado Springs, puis un large sourire. Le message vient de Caeleb. C'est une photo de la piscine. "Retourner dans l'eau, c'était comme être baptisé à nouveau", confie Dressel à Sports Illustrated. HORS NORMESParce qu'il est déjà trop tard pour replonger dans les compétitions de l'été, Caeleb Dressel met à profit l'année 2014 pour soulever de la fonte, et encore augmenter sa puissance hors normes. Bâti pour flotter, avec des pieds qui ressemblent à des palmes et des mains interminables, l'enfant de Green Cove Springs empoche dans la foulée ses premiers titres universitaires et s'invite donc dans le relais américain de Rio tout en accumulant les records en petit bassin, son biotope de prédilection. Les Gators se sont adaptés aux particularités d'un champion hors du commun, qui s'est éloigné des réseaux sociaux à coups de limitations d'Instagram à quinze minutes quotidiennes ou de longues heures passées loin de son téléphone. Ainsi, les meetings avec le coach Troy ne durent généralement pas plus de cinq minutes, alors qu'ils atteignent généralement la demi-heure avec les autres nageurs. Une spécificité due à l'énorme capacité de concentration de Dressel, qui impressionnait déjà Jason Canalog à l'adolescence, quand il décrivait avec une précision "jamais vue" les moindres sensations musculaires vécues au contact de l'eau. Sixième de la finale du 100 mètres nage libre des Jeux de Rio, également médaillé d'or avec le relais quatre nages grâce à sa participation en séries, Caeleb Dressel est présenté comme le successeur de Michael Phelps, et encore plus propulsé sur le devant de la scène par les déboires extra-sportifs de Ryan Lochte (station-service saccagée pendant les JO, perfusion excessive de vitamines deux ans plus tard). La consécration a lieu en 2017 à Budapest. L'Américain boucle ses championnats du monde avec sept médailles d'or, égalant le record établi par Phelps dix ans plus tôt. "À partir de maintenant, il est le visage de la natation", osera Lochte l'année suivante, quand Dressel fait sensation en petit bassin en bouclant à deux reprises 50 mètres sous les 18 secondes, temps jamais réalisé auparavant.BANDANA, PRIÈRES ET TATOUAGESLe monde de la natation découvre peu à peu les rituels qui entourent les exploits de Caeleb. Ce bandana bleu, d'abord, qui l'accompagne partout en mémoire de Claire McCool, professeure de mathématiques décédée d'un cancer et dont la classe était "un havre de paix", à tel point que Dressel était capable de manquer d'autres cours pour y passer un peu plus de temps. Ses immanquables tatouages sur l'épaule et le bras gauche, ensuite, où l'aigle américain côtoie un ours et, forcément, un alligator, référence aux Gators floridiens. Sa foi très marquée, enfin, dévoilée par les prières au pied du bloc avant de se jeter à l'eau et incarnée par un verset d'Isaïe dont il a fait son mantra et auquel son aigle rend également hommage: "Mais ceux qui se confient en l'Éternel renouvellent leur force. Ils prennent le vol comme les aigles ; ils courent, et ne se lassent point. Ils marchent, et ne se fatiguent point." Parce qu'il ne pouvait plus nager, quand la pandémie a éloigné la perspective des Jeux de Tokyo, Caeleb Dressel s'est donc mis à marcher. Au printemps 2020, le nageur s'est lancé sur les sentiers de l' Appalachian Trail, l'un des chemins de randonnée les plus célèbres des États-Unis, qui arpente le nord-est du pays. Une façon de perpétuer l'héritage familial, car son père Michael, son frère Tyler et sa soeur Kaitlyn y avaient déjà usé leurs semelles, mais aussi de se déconnecter de cette eau avec laquelle il entretient une relation "semblable à un mariage, avec des hauts et des bas". Les longs tête-à-tête avec les carreaux du fond de la piscine sont pourtant l'expression exacerbée de l'amour de Dressel pour la solitude, lui qui pense que le bonheur se trouve au bout de deux heures à rouler seul en voiture et qui a pris l'habitude de dévorer des livres, en notant soigneusement sur la couverture les pages où il puise des passages qui l'inspirent. "Si ça ne tenait qu'à moi, ce serait juste moi, Coach Troy et l'eau. Pas d'attention médiatique, juste tenter de nager le plus vite possible", confie à Associated Press un Caeleb Dressel qui n'est visiblement à l'aise qu'entre son plongeon et sa dernière touche lors des grandes compétitions. Suffisant pour encore ajouter six titres mondiaux et deux médailles d'argent à sa collection à Gwangju en 2019, et une nouvelle fois marquer l'histoire à sa manière en novembre dernier à Budapest, dans la bulle en petit bassin de l'International Swimming League avec quatre records du monde battus, dont deux en l'espace d'une demi-heure à peine. Un maximum de temps passé seul dans l'eau, et juste une petite sortie au grand air pour digérer: le scénario idéal pour un Gator. Le record de Phelps "Je ne fais pas du sport pour battre Michael", explique Caeleb Dressel à Associated Press quand il est confronté à l'inévitable comparaison avec Phelps et ses huit médailles pékinoises. Quand on quitte un rendez-vous mondial avec six titres, et le suivant avec huit breloques dont six en or, le parallèle est pourtant logique. À y regarder de plus près, il est pourtant moins évident qu'il en a l'air. Meilleur sprinteur que Phelps grâce à sa force de propulsion, Dressel est sans doute un moins grand nageur que son aîné. "Il n'a jamais fait la course parfaite", confiait d'ailleurs son coach, Gregg Troy, en 2016, une affirmation reprise par l'intéressé himself depuis. Sacré sur 50 et 100 mètres en nage libre et papillon à Gwangju, le Floridien a doublé sa moisson grâce aux relais. Notamment les courses mixtes, conclues avec une médaille d'or et une d'argent, dont le 4x100 nage libre qui ne sera pas au programme des Jeux de Tokyo. Pour tenter de tutoyer le record de Phelps, Caeleb Dressel devrait donc devenir compétitif sur 200 mètres, au moins pour intégrer le relais américain tenant du titre olympique depuis 2004. Encore faut-il que ce soit réellement son objectif. "Je ne fais pas tout ça pour l'argent ou pour la gloire", explique Dressel quand la question du record de Phelps arrive sur la table. "Je veux juste répondre à une question: How fast can I go?" Actuellement, la réponse tient en quatre records du monde en sa possession. Personne ne fait mieux. Un seul homme fait aussi bien. Pas besoin de vous dire lequel.