Opinion

Bart Aerts

« Nous ne voulons pas nous contenter d’aborder l’aspect sportif du Mondial »

Par Bart Aerts, rédacteur en chef de Sport/Foot Magazine

Il y a dix ans, une équipe belge pétrie de jeunes talents écartait la sélection néerlandaise avec ses valeurs sûres, Robben, Sneijder, Van der Vaart. Dix années après cette victoire, la génération dorée se prépare à livrer sa dernière danse au Qatar. Ce succès face aux Bataves le 15 août 2012 a constitué un moment charnière pour le foot belge. Entre-temps, on a l’impression que l’apparition de la génération dorée remonte à une éternité: Kevin De Bruyne jouait encore pour le Werder Brême, et Thibaut Courtois venait de boucler sa première saison à l’Atlético de Madrid.

Le sort des nombreux travailleurs étrangers du Qatar est toujours aussi sombre.

À la Coupe du monde, il faudra que le meilleur gardien et le meilleur milieu du monde soient au sommet de leur forme pour que la Belgique ait une chance de briller. Et cette dernière danse devrait aussi être l’ultime chorégraphie de Roberto Martínez. Le résultat final des Diables dans ce tournoi déterminera la place qu’il occupera dans le livre d’histoire du football belge. Ce résultat aura aussi une incidence sur son avenir. On ne tiendra plus compte de tout ce qu’il a réussi dans le passé avec les Diables. On pense ici au slogan de Tomorrowland, qui a inspiré la nouvelle tenue des Diables pour leurs matches en déplacement: Yesterday is history, Today is a gift and Tomorrow is a mystery. Bien dit!

Autre mystère qui fait l’actualité, sur un autre plan: la situation du pays hôte du Mondial. Les communications officielles des autorités locales font état de trois malheureux décès sur les chantiers des stades. Alors que les médias du monde entier ont démontré que la réalité était méchamment plus cynique.

«Nous n’avons jamais reçu le moindre signe de compassion après la mort de mon mari»: le témoignage déchirant de Nirmala Pakhrin a fait le tour du monde. Son mari, Rup Chandra Rumba, 27 ans, provenait du Népal et a participé à la construction d’un stade du Mondial. Il est décédé dans une minuscule piaule où on n’aurait jamais dû entasser des hommes. Cause officielle de son décès: mort naturelle. Bizarre dans le cas d’un jeune homme qui avait passé un examen médical au terme duquel il avait été déclaré «en parfaite santé», avant de commencer à travailler sur un chantier où il faisait une chaleur suffocante.

Plusieurs mois après son décès, sa veuve a reçu un courrier signé par Hassan Al Thawadi, membre du comité d’organisation de la Coupe du monde. Il expliquait qu’elle n’avait pas droit à une compensation financière vu que son mari était au Qatar depuis moins d’un an.

L’histoire tragique de Rup Chandra Rumba n’est pas un cas isolé. Dans ce magazine, vous découvrirez le récit de Sam Kunti, un journaliste belge qui s’est régulièrement rendu au Qatar depuis l’attribution controversée du tournoi. Il décrit le sort des nombreux ouvriers étrangers qui ont bossé sur les chantiers, c’est horrible. Leur situation s’est un peu améliorée sous la pression de la communauté internationale mais Kunti a constaté qu’à quelques mois du coup d’envoi, ces ouvriers continuaient à travailler et à vivre dans des conditions terribles.

La rédaction de Sport/Foot Magazine estime qu’il est crucial de mettre l’accent sur ces abus. Sam Kunti suivra le tournoi sur place pour nous et il s’intéressera de près à tout ça. Nous ne voulons pas nous contenter d’aborder l’aspect sportif du Mondial. Nous avons réalisé ce guide en y glissant toutes les informations utiles, mais nous tenions aussi à évoquer d’autres aspects, extra-sportifs. Sans tenir compte de la guerre de la communication orchestrée par les Qataris.

Cette campagne marketing fonctionne. On en a encore eu la preuve quand Roberto Martínez a lâché, lors du tirage: «On a l’impression que ce sera la meilleure Coupe du monde de l’histoire.» Pour savoir si c’est exact, sur le plan sportif, il faudra patienter. Sur le plan humain, pareil. Et on en revient au slogan de Tomorrowland: Tomorrow is a mystery.