«Neerpede a fait de moi un autre footballeur»

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Neerpede continue à produire de jeunes talents à foison. Comment les illustres prédécesseurs de Zeno Debast, Julien Duranville, Mario Stroeykens et Noah Sadiki ont-ils vécu leur passage dans le centre de formation d’Anderlecht ? Et pourquoi Neerpede a-t-il une telle résonance en Belgique et bien au-delà?

OLIVIER DESCHACHT

• A arrêté de jouer au football en 2021

• Années à Neerpede: 1997-2001

• Nombre de matches pour Anderlecht: 603

Olivier Deschacht n’est apparu sur le radar des Bruxellois qu’à l’âge de seize ans et a été transféré après avoir réussi un test lors duquel son camarade Davy DeBeule a été recalé. «J’étais dans un très bon jour. C’était nécessaire pour me démarquer parmi tous ces jeunes internationaux et joueurs d’origine africaine qui étaient forts et solidement bâtis. Après quelques jours, je connaissais par cœur la règle d’or des matches: jouer au football, jouer au football et jouer au football. Mes entraîneurs Manu Ferrera et Daniel De Temmerman étaient des personnes agréables, mais ils étaient imprégnés de la culture d’Anderlecht, où gagner était la norme. Prendre les trois points en gagnant 1-0 ou 2-0 n’était pas suffisant. Ils n’étaient pas satisfaits avant que ce soit 5-0.»

On attendait de nous qu’on gagne les deux mi-temps. Au repos, c’était comme si l’on recommençait à 0-0.» ANDY KAWAYA

Avant d’arriver à Lokeren, Deschacht jouait au football pour le plaisir, entre amis. À Anderlecht, l’ambiance était moins conviviale. «J’ai joué avec des gars dont on disait: C’est un joueur pour l’équipe première, il peut faire carrière à l’étranger et il finira un jour chez les Diables rouges. La concurrence était tellement forte qu’il était difficile de tisser des liens d’amitié. C’était chacun pour soi. À Anderlecht, je me suis rendu compte pour la première fois que le football est le sport le plus individualiste qui soit. Le malheur des uns fait le bonheur des autres. Ce n’est que lorsque j’ai joué avec l’équipe réserve sous la direction de FrankyVercauteren que j’ai été pris en considération pour un passage en A. Il m’a positionné au poste d’arrière gauche: selon lui, je n’étais pas assez explosif pour jouer devant. Le reste appartient à l’histoire. Les vingt autres Espoirs avaient plus de talent que moi et étaient sous le choc lorsque j’ai accédé à la D1.»

MARK DE MAN

• A arrêté de jouer au football en 2015

• Années à Neerpede: 1998-2002

• Nombre de matches pour Anderlecht: 112

Chaque année, Anderlecht frappait à la porte des parents de Mark De Man pour essayer de le faire venir à Neerpede, mais à cause de la distance, le transfert ne s’est jamais fait. Jusqu’à ce qu’Anderlecht fasse une proposition qui ne pouvait être refusée: chaque jour, un chauffeur privé viendrait chercher le fils adoré à la maison et le ramènerait. Même une double fracture ouverte de la jambe n’a pas fait changer Anderlecht d’avis. «Le passage d’Oud-Heverlee à Anderlecht était énorme», se souvient-il. «Croyez-moi, Neerpede pouvait parfois être un endroit impitoyable. À chaque entraînement et à chaque match, il fallait prouver qu’on était le meilleur. Si on n’était pas performant, ils allaient chercher un autre joueur. Il n’y avait pas de place pour les sentiments. Il fallait donc ne jamais perdre confiance en soi. L’aspect mental était peut-être plus important que le football lui-même. Chez les U16, tout le monde avait un contrat, sauf moi. C’était assez difficile, mais je n’ai jamais pensé à partir.»

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Le cliché selon lequel les jeunes joueurs d’Anderlecht sont choyés n’est pas une fable, De Man doit également l’admettre. «On ne pouvait certainement pas se plaindre. À l’internat, il y avait toujours des repas savoureux au menu et il y avait toujours une camionnette prête si on voulait aller quelque part. Mes chaussures étaient foutues? J’en recevais de nouvelles immédiatement. Tout le monde trouvait ça normal. On était Anderlecht et ça en faisait partie. Mais je pense que les jeunes joueurs d’Anderlecht sont encore plus gâtés aujourd’hui qu’à mon époque. J’ai considéré le football comme un hobby pendant très longtemps et ça m’a aidé à ne pas perdre de vue la réalité. Après quelques matches avec l’équipe A, j’ai commencé à gagner de l’argent et l’attention des médias a augmenté, mais je ne me suis jamais mis à planer. Je me rendais compte que j’avais fait tout ce chemin grâce à ma mentalité de battant. Il y a vingt ans, il était exceptionnel qu’un jeune joueur parvienne à intégrer l’équipe première. J’ai eu la chance que quatre joueurs mieux placés dans la hiérarchie aient été indisponibles au même moment. Sinon, ma carrière aurait sans doute été différente.»

BRUNO GODEAU

• Club actuel: La Gantoise

• Années à Neerpede: 2000-2004 et 2006-2012

• Nombre de matches pour Anderlecht: 0

Avant que l’on parle de Mathias Bossaerts, Leander Dendoncker, Sebastiaan Bornauw, Wout Faes ou Zeno Debast, Bruno Godeau était considéré à Neerpede comme le défenseur central apte à recevoir sa chance au Stade Constant Vanden Stock. Bien que le passage des jeunes talents vers l’équipe première n’était pas considéré comme une priorité chez le plus titré des clubs belges à l’époque, la formation était de qualité. «On reconnaît un joueur formé à Anderlecht à la facilité avec laquelle il caresse le ballon», affirme Godeau. «Pendant toutes ces années à Neerpede, je n’ai jamais eu un entraîneur qui préférait l’entraînement physique à l’entraînement avec ballon. À mon époque, on disait aux défenseurs de ne jamais tacler. On devait rester debout.»

Godeau a rejoint l’équipe A à l’époque de Lucas Biglia et Matias Suárez. «Lors de ma première préparation, j’avais comme concurrents Roland Juhász et Marcin Wasilewski! Pour un entraîneur, ça n’allait pas de soi de lancer un jeune. Il fallait être un talent exceptionnel, comme Vincent Kompany. Un jeune joueur devait souvent transiter par un autre club avant d’accéder à la première division. La formation et les infrastructures d’Anderlecht étaient d’une telle qualité qu’on ne voulait pas quitter ce confort pour un autre environnement, alors que jouer ailleurs pendant un certain temps peut être très enrichissant. On découvre alors qu’un footballeur ne peut pas se contenter d’avoir de bons pieds. Lors des rencontres internationales, il nous arrivait de ne pas être à la hauteur physiquement, car par rapport aux autres pays, on faisait moins de développement musculaire. Mais depuis, cette lacune a été comblée.»

ANDY KAWAYA

• Club actuel: Albacete Balompié

• Années à Neerpede: 2009-2013

• Nombre de matches pour Anderlecht: 17

À Saint-Michel et au FC Brussels, le football était un jeu. Andy Kawaya a dû changer son état d’esprit lorsqu’il a mis les pieds à Neerpede pour la première fois. «Il faut utiliser le championnat pour se former, gagner les tournois auxquels on participe», tel était le discours que tenait à Kawaya son entraîneur Yannick Ferrera lors de sa première semaine d’entraînement au club. «Avant un match, l’accent était mis sur la possession du ballon, avec une ou deux touches de balle», explique-t-il. «On attendait de nous qu’on gagne les deux mi-temps. Au repos, on faisait comme si le score était de 0-0. Les joueurs offensifs pouvaient donner libre cours à leur créativité. On ne pouvait quand même pas demander à Charly Musonda Junior de se cantonner à son poste? Je ne me souviens pas qu’un entraîneur ait jamais restreint ma liberté. On ne pouvait pas négliger notre jeu de position, mais dans les dix ou vingt derniers mètres du terrain, on devait chercher le duel en un contre un.»

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Les normes sportives de Neerpede sont à la mesure de l’étiquette que les joueurs doivent respecter avant, pendant et après le match. C’est-à-dire ne pas ternir l’image du club, ne pas humilier l’adversaire et rester modeste. «Chaque fois qu’on perdait un match, c’était à cause de notre comportement hautain. On avait joué avec le gros cou (il rit). Du moins, c’était la théorie de mon ancien entraîneur Roel Clement. Le monde extérieur nous plaçait sur un piédestal, mais les entraîneurs et les team managers nous rappelaient sans cesse de nous comporter normalement.»

En dehors du terrain, j’ai beaucoup appris également à Neerpede. Une telle expérience est utile pour le reste de la vie.» SIEBEN DEWAELE

La pression des performances, l’obligation de ne pas se ridiculiser lors des tournois, la pression des agents et de certains parents sont inhérentes à la vie d’un jeune joueur de Neerpede. Il n’est pas rare qu’un adolescent soit paralysé par le stress et finisse par abandonner. «Je ne vais pas mentir: j’ai vu des joueurs succomber à la pression», déclare Kawaya. «C’était devenu trop pour eux. Moi, en revanche, j’aimais la pression. J’ai également eu la chance que mes frères et mes parents m’aient inculqué que le football n’était qu’un jeu. Je savais qu’un mauvais match, ce n’était pas la mort.»

SEBASTIAAN BORNAUW

• Club actuel: VfL Wolfsburg

• Années à Neerpede: 2009-2018

• Nombre de matches pour Anderlecht: 29

À quatorze ans, quatre ans après son transfert de Dender à Anderlecht, Sebastiaan Bornauw est passé d’ailier droit à défenseur central à Neerpede. Frédéric Delooz, l’entraîneur qui a eu ce coup de génie, a pourtant été aidé en partie par les circonstances. «Lors d’un match, j’ai d’abord dépanné au poste d’arrière droit et, en seconde période, j’ai été déplacé au centre», se souvient Bornauw. «Depuis lors, je n’ai jamais quitté cette position. Ce n’est que dans les dix dernières minutes, lorsqu’on devait absolument marquer, que j’étais autorisé à aller de l’avant. Mais je n’ai jamais fait un problème de ce changement de position, défendre convient mieux à mon caractère.»

C’est grâce à cette transition que Bornauw est là où il est aujourd’hui. «J’étais grand et rapide lorsque je suis arrivé à Anderlecht, mais c’était tout. Lors de mes premiers entraînements, j’ai remarqué que mon pied droit était aussi bon que celui des autres gars, mais quand on leur demandait de jongler 200 à 300 fois avec leur pied gauche, ils y arrivaient tous. Moi, venant de Dender, je n’avais jamais beaucoup utilisé mon pied gauche…. (Il rit) J’ai dû travailler jour après jour pour rattraper mon retard. Je n’avais pas le profil typique d’Anderlecht et Neerpede a fait de moi un footballeur différent. Ça peut paraître étrange, mais sans ma formation à Neerpede, j’aurais peut-être dû compter encore plus sur ma force. Ou je ne serais pas devenu footballeur professionnel du tout.»

Selon Bornauw, Neerpede est un biotope où les professionnels de la formation des jeunes et les jeunes les plus doués du pays se poussent mutuellement jusqu’à la limite. «Un footballeur de Neerpede n’a jamais peur de ses adversaires. Au contraire. On sait que les autres équipes vous admirent. On luttait pour la victoire dans des tournois où des clubs de premier plan comme Barcelone, le Real Madrid et Chelsea étaient présents. Ma génération a remporté de nombreux tournois internationaux majeurs. C’est la magie de Neerpede!»

SIEBEN DEWAELE

• Club actuel: KV Ostende

• Années à Neerpede: 2011-2019

• Nombre de matches pour Anderlecht: 16

Il ne se souvient plus de la date exacte, mais le jour où Sieben Dewaele a été passer un test au Club Bruges, alors qu’il était jeune, il faisait si froid qu’il avait enfilé un maillot d’Anderlecht sous ses autres couches de vêtements. En effet, Dewaele était un fan de longue date des Mauves. À l’été 2011, lorsque le nouveau complexe pour jeunes du RSCA a ouvert ses portes, le Flandrien est officiellement devenu un jeune joueur d’Anderlecht. «C’était l’un des premiers clubs en Belgique à proposer un programme comprenant des entraînements pendant les heures de cours. Cette combinaison, école et football, a été le facteur décisif pour ma famille. Le midi, on s’entraînait à la technique à l’école. L’accent était mis sur les passes du pied droit et du pied gauche, avec des entraîneurs qui avaient joué à un haut niveau. Le soir, par exemple, certains exercices étaient donnés par Charly Musonda senior, le père des frères Musonda. Ce sont des choses qui ne peuvent que vous rendre meilleur, en tant que jeune joueur. À part ça, c’était juste énorme de se promener et de s’entraîner dans ce nouveau complexe de Neerpede.»

Un tout nouveau monde s’est ouvert pour Dewaele à Neerpede, dans lequel il s’est développé en tant qu’être humain. «En dehors du terrain aussi, j’ai beaucoup appris là-bas. Je ne prétends pas être parfaitement bilingue, mais je peux m’exprimer correctement en français. Le fait de vivre dans une famille d’accueil et donc d’être séparé de mes parents m’a obligé à tourner le bouton. Mon indépendance a souvent été mise à l’épreuve, oui. Vous emportez une expérience comme celle-là avec vous pour le reste de votre vie.»

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TIMOTHY MARTIN

• Club actuel: RFC Seraing

• Années à Neerpede: 2016-2017

• Nombre de matches pour Anderlecht: 0

Timothy Martin a troqué sa jolie ville d’Aubange, dans la province du Luxembourg, pour un séjour dans la capitale à l’âge de quinze ans. Martin a logé dans un petit appartement et est devenu chez les U16 le sparring partner de Nicolas Raskin, Yari Verschaeren, Halim Timassi, Eliot Matazo, Anouar Ait El Hadj et Jérémy Doku. «Anderlecht a été l’étape la plus importante et la plus belle de ma carrière de footballeur», dit-il. «En tant que gardien de Virton, je n’avais jamais pensé que j’atterrirais à Anderlecht. Lors de mon premier jour, je ne savais pas où regarder. Quand j’ai capté mes premiers ballons, j’ai su que je ne rêvais pas. Aujourd’hui encore, je trouve incroyable d’avoir reçu une partie de ma formation dans l’un des meilleurs clubs de Belgique, dans l’un des centres de formation les plus réputés d’Europe.»

Les bases que Martin avait reçues à Virton ne pouvaient pas égaler les normes que les entraîneurs de Neerpede adoptaient pour la formation de leurs gardiens. Avec un peu de difficulté, Martin a tout de même réussi à rattraper son retard par rapport aux autres. «À Anderlecht, j’ai commencé à travailler sur des détails dont je n’avais pas la moindre idée auparavant. Comment dois-je disposer mes doigts lorsque je capte un ballon? Comment positionner mon corps lors d’un plongeon vers l’avant. Je ne devrais pas en avoir honte, mais j’accusais un sérieux retard. Comme à Virton, les séances d’entraînement duraient une heure et demie à deux heures. La différence était dans l’intensité et le niveau de mes coéquipiers (il souffle). Je devais me surpasser pour approcher le niveau d’un Raskin, d’un Doku ou d’un Matazo. En m’entraînant avec eux tous les jours, j’ai rapidement progressé. Après un an à Anderlecht, j’ai déménagé à Gand, donc je sais ce qui rend Neerpede si spécial. Dès leur plus jeune âge, les joueurs d’Anderlecht sont préparés à la vie de footballeur professionnel. Si vous commencez aussi tôt, vous avez un avantage sur les joueurs de votre âge qui jouent dans d’autres clubs.»