Quand des phrases d’Hazard et de Bruyne sorties de leur contexte font inutilement le buzz sur les réseaux sociaux

Les interviews d'Eden Hazard et de Kevin De Bruyne ont fait parler d'elles sur les réseaux sociaux. (Photo by JACK GUEZ / AFP)

Une interview en conférence de presse du capitaine des Diables rouges et un long entretien de Kevin De Bruyne pour le Guardian ont vu certaines de leurs phrases agiter les réseaux sociaux ce samedi. Souvent pour rien car le contexte relativise en grand partie ces propos. Mais en attendant, le mal est fait.

« La Belgique peut gagner la Coupe du monde si Eden est bon » et « Nous n’avons aucune chance de remporter la Coupe du Monde. » La logique des réseaux sociaux, la grande buvette virtuelle du football et du monde en général, est parfois, voire toujours contradictoire. Au premier, on reproche d’avoir le melon et d’encore croire qu’il pèse (et pas au sens sous-entendu par la question d’un journaliste égyptien qui a attaqué Hazard sur les kilos en trop qu’il afficherait) de manière importante sur les performances diaboliques. Au second, on reproche son manque d’ambition et de manquer de respect pour ses (jeunes) coéquipiers.

Les comptes cherchant à faire le buzz et à attirer de l’audience sur base de déclarations chocs s’en sont évidemment délectés, en sachant que les personnes qui ne lisent pas les articles au-delà des titres réagiraient plus que probablement au quart de tour dans une société où l’indignation à chaud est devenue une valeur cardinale. A ces derniers cependant, on peut laisser la circonstance atténuante de ne pas toujours comprendre ou maîtriser les codes d’internet. En revanche, certains journalistes en ont fait de même et n’ont (en principe) pas l’excuse de la méconnaissance du fonctionnement des réseaux sociaux.

Pourtant en regardant le contexte globale des interviews d’Hazard et De Bruyne, il y a pourtant moins à redire sur ces propos. Commençons par le capitaine des Diables dont le rendez-vous avec la presse est à un moment chahuté par ce journaliste égyptien qui lui demande s’il n’accuse pas un problème de poids qui expliquerait ses perfomances décevantes depuis trois ans.

Les dernières semaines, le Brainois ne s’était pas non plus caché sur son niveau après sa prestation insuffisante contre l’Egypte en ultime répétition avant le coup d’envoi de la Coupe du monde. Il avait aussi affirmé que son rival Leandro Trossard mériterait d’avoir plus de temps de jeu que lui au vu de ses dernières prestations sous le maillot de Brighton.

Samedi, lors de son entretien avec la presse internationale, Eden Hazard a répondu à une nouvelle question sur les critiques qu’il subissait. Voici ce qu’il a alors répondu: « Après l’Égypte (1-2), j’ai compris les critiques. Si je ne joue pas bien contre le Maroc, on dira à nouveau :  »Eden il est fini ». À moi de bien jouer tous les matches pour que tout le monde soit content et qu’on puisse faire quelque chose de bien. La Belgique peut gagner la Coupe du monde si Eden est bon. Si je suis moins bon, ce sera difficile. » 

Ce qui change quand même un peu de l’idée selon laquelle le numéro 10 diabolique aurait pris la grosse tête après sa prestation intéressante contre le Canada. On peut en effet presque parler de porte ouverte enfoncée par l’ailier du Real Madrid. Difficile en effet de gagner un Mondial avec dix hommes performants sur le terrain.

(Photo by Maarten Straetemans/Isosport)

Les critiques qui se sont abattues sur Kevin De Bruyne sont encore plus révélatrices d’un système en vigueur sur réseaux sociaux qui ne contextualisent plus rien et sont incapables de traduire correctement des interviews accordées dans une langue étrangère, ici l’anglais en l’occurence.

Ce samedi The Guardian a diffusé un long reportage consacré au chef d’orchestre des Diables rouges et de Manchester City. On l’y voit poser avec sa femme et ses enfants. Un indice qui pourrait déjà laisser penser que les propos qu’il va tenir ne sont pas données dans la foulée d’une rencontre inaugurale de la Belgique, où son altercation avec Toby Alderweireld avait été pointée du doigt, ainsi que sa prestation individuelle récompensée de manière incompréhensible par le trophée de l’homme du match. KDB avait d’ailleurs ironisé sur celle-ci, montrant que même lorsqu’il livrait un mauvais match, il était toujours capable d’une passe décisive. « Je ne sais pas pourquoi j’ai obtenu ce trophée, je ne pense pas avoir joué un aussi bon match. Peut-être à cause de mon nom. »

Dans cet entretien au Guardian, Kevin De Bruyne aborde largement sa vie de footballeur et s’étend principalement sur sa situation à Manchester City. Les passages sur l’équipe nationale belge sont très courts et les propos du métronome des Diables rouges sont loin de mériter des critiques selon lesquelles il n’aurait plus sa place en équipe nationale et qu’il est scandaleux pour un capitaine (qu’il n’est même pas) de tenir de tels propos dénués d’ambition.

Presque tout le monde, dont bon nombre de journalistes, sont tombés la tête la première dans le panneau en se contentant de l’affirmation selon laquelle le stratège de Tronchiennes ne voyait pas notre équipe nationale brandir l’ancien trophée Jules Rimet le 18 décembre prochain. Sauf qu’en lisant dans son intégralité l’interview du média anglais, on se rend compte qu’il ajoute dans la foulée de cette punchline: « Maintenant, nous devons espérer prouver qu’on a tort. »

Ce qui change là-aussi le paradigme d’un De Bruyne désintéressé, sans envie et se sentant déjà battu d’avance. D’ailleurs, il est bien connu que les joueurs qui s’en fichent s’enguirlandent avec leurs partenaires sur la manière de jouer, alors que leur équipe vient de prendre l’avantage. Ces personnes n’ont certainement pas dû beaucoup voir la tête basse et résignée de Lionel Messi après certaines déroutes barcelonaises ou argentines…

De Bruyne étaie d’ailleurs son propos un peu plus loin. « Je pense que notre vraie chance de l’emporter était en 2018. Nous avons une bonne équipe, mais elle est vieillissante. Nous avons perdu quelques joueurs clés. Nous avons quelques bons nouveaux joueurs qui arrivent, mais ils ne sont pas au niveau des autres joueurs en 2018. Je nous vois davantage comme des outsiders. »

Est-ce que le mot outsider serait donc tellement le signe d’un manque d’ambition ? « C’est très difficile d’arriver au plus haut niveau, c’est encore plus difficile de s’y maintenir. Donc, il faut y aller avec beaucoup d’humilité. On a ce statut mais il n’amène aucune garantie. Ça permet juste à ceux qui étaient déjà là il y a quatre ans de se rappeler ce qu’on a dû faire pour y arriver. Parce que les autres équipes sont là aussi, elles travaillent, il y a de la qualité, beaucoup de joueurs de classe aussi. Il y a des favoris, des outsiders, tout ce que tu veux… Mais à l’arrivée il n’y en a qu’un qui gagne. » Ces propos ont été tenus par Didier Deschamps juste avant le coup d’envoi de la Coupe du monde. Y assume-t-il complètement le statut de favori pourtant évident d’une équipe championne du monde ? Non, pourtant les deux premières sorties des Bleus montrent que la Dèche pourrait faire preuve de plus d’arrogance. Même pas. Le sélectionneur des tricolores rappelle qu’il ne « faut pas s’enflammer » après la victoire contre le Danemark. Souvent dans un sport où la concurrence est très forte, il convient d’avancer le plus longtemps masqué.

Seul Tite, le sélectionneur brésilien semble afficher plus d’ambition dans ses conférences de presse. «Nous comprenons que le Brésil est considéré comme l’un des favoris », a-t-il déclaré. «A mon avis, oui, nous le sommes. » Le technicien auriverde peut aussi s’appuyer sur la qualité d’un groupe qui ne souffre de pratiquement aucune discussion ni dans son pays natal ni pour la presse internationale. Reste à voir si la pression qu’il a accepté de prendre ne pèsera pas sur les épaules de ses joueurs à un moment donné dans le tournoi.

Tout le contraire d’une Belgique que le peuple affirme lui aussi vieillissante. Et le joueur de Manchester City abonde d’ailleurs en ce sens.

Ces propos ne semblent du coup pas illogiques, à l’heure où le renouvellement des cadres diaboliques pose question depuis de nombreux mois. Est-il sot de penser que Wout Faes, Arthur Theate et Leandro Trossard, sans leur faire offense, n’ont pas le niveau des Vincent Kompany, Thomas Vermaelen et Eden Hazard version 2018. A 24 ans, Vince the Prince évoluait déjà à Manchester City qui était déjà présent dans le top 5, bien loin du Leicester englué dans la deuxième partie de tableau du sosie capillaire de David Luiz. Verminator était déjà vice-capitaine d’un Ajax double champion des Pays-Bas, alors que le joueur révélé à Ostende n’évolue qu’au sein d’un ambitieux subtop du championnat français après un passage par une équipe de milieu de tableau italienne.

Quant à Trossard, il réalise la meilleure saison de sa carrière au sein du modeste Brighton à l’âge où Eden Hazard marchait sur le Brésil. Ce qui n’enlève rien aux qualités du Limbourgeois dont la persévérance et la progression constante tout au long de sa carrière devraient servir d’exemple à bien des joueurs.

Trossard ne sera jamais Hazard sans lui faire offense. BELGA PHOTO VIRGINIE LEFOUR

Mais manifestement, dans une génération de supporters arrivée avec les premiers succès diaboliques, cette évidence semble difficile à comprendre. Peut-être même que certains continuent de penser naïvement qu’un Nicolas Raskin atteindra le niveau d’un Axel Witsel. Même si tout n’est pas mauvais dans notre avenir avec de vrais grands talents de niveau mondial comme Amadou Onana ou Roméo Lavia. Mais difficile de faire des certitudes de demain, celles d’aujourd’hui. Ce n’est pas l’exemple d’un Charly Musonda, présenté autre fois comme l’avenir doré de la Belgique qui nous contredira depuis son club de la division 2 espagnole. Sans oublier un certain Zakaria Bakkali.

Autant dire que les propos de Kevin De Bruyne, comme ceux d’Eden Hazard, ne méritaient certainement pas de tels commentaires déplacés sur les réseaux sociaux. Les commentateurs à l’esprit de buvette ou de café du commerce ne devraient-il pas prendre plus le temps de lire tous les articles et de se forger ainsi leur opinion en disposant de tous les propos et du contexte dans lequel ils ont été tenus ?

A l’heure du prêt-à-consommer et du fast food de l’information, ce voeu semble illusoire. Mais ne faut-il pas être ambitieux, même si c’est avec une pointe de pragmatisme comme KDB.