Le roi des archers et le carquois vide : pourquoi la Belgique n’est pas l’équipe de Kevin De Bruyne

DOHA, QATAR - NOVEMBER 27: Kevin De Bruyne of Belgium disappointed during the World Cup match between Belgium v Morocco at the Al Thumama Stadium on November 27, 2022 in Doha Qatar (Photo by David S. Bustamante/Soccrates/Getty Images)
Guillaume Gautier
Guillaume Gautier Journaliste pour Sport/Foot Magazine

En difficulté depuis le début du Mondial, KDB semble chercher ses repères dans le jeu des Diables. Parce que devant comme derrière, il est difficile de construire une équipe pour lui ?

Les mots jaillissent de la bouche d’Omar Da Fonseca. Consultant à la télévision française, l’exubérant et poétique Argentin se lance dans l’une des envolées dont il a le secret pour évoquer la toute fraîche montée au jeu de Kevin De Bruyne contre le FC Séville : « On ne peut pas dire que c’est un virtuose. Ce n’est pas Ronaldinho, ce n’est pas Messi, ce n’est pas Neymar… »

La phrase est interrompue par un ballon qui rebondit dans les pieds de KDB, excentré mais face au jeu. La suite transforme la tirade en un clip vidéo qui fait le tour des réseaux sociaux. Le rouquin des Cityzens décoche une passe téléguidée dans la course de Julian Alvarez, qui s’en va secouer les filets sévillans. Da Fonseca est sans voix, mais pas sans idée. Le terme « virtuose » est sans doute mal choisi, mais les joueurs cités dans la comparaison irriguent un argument incontestable : Kevin De Bruyne n’est pas de ceux qui gagnent un match tout seul. Tout simplement parce que pour s’exprimer, le roi de la passe a inévitablement besoin de quelqu’un pour les recevoir.

Longtemps, pourtant, KDB a semblé se suffire à lui-même. De ses premières apparitions mancuniennes, son ancien coéquipier Vincent Kompany dressera la description d’un joueur sur lequel « le déroulement du match n’a pas d’influence ». Un électron libre, uniquement connecté pour se transformer en machine à accumuler les occasions. À Wolfsburg, dans une Bundesliga ouverte aux transitions permanentes, son action signature démarre d’ailleurs d’un appel en profondeur. Dans l’axe droit du terrain, le jeune De Bruyne active les jambes dans le dos de la défense, puis profite de cet avantage pour alimenter un Bas Dost repu de caviar. Grand classique du football allemand, sa saison majuscule chez un challenger lui ouvre les portes d’un départ potentiel vers le Bayern. Star de l’époque du Rekordmeister, Frank Ribéry affirme alors dans Bild : « C’est un super joueur, mais il n’est pas comme Arjen Robben ou moi. Ce n’est pas un joueur qui, balle au pied, cherche le dribble et aime effacer son adversaire. De Bruyne est excellent en contre, quand il a de l’espace. Mais au Bayern, l’espace est limité. » Spectaculaire dans les grandes plaines, le Belge s’accommoderait mal de la vie étroite dans l’enclos des intervalles.

Malheureusement pour l’équipe nationale, une sélection ne se construit pas avec des millions. Et il n’est pas possible de naturaliser un Erling Haaland. (Photo by Visionhaus/Getty Images)

Chez les Skyblues, après une saison passée à diriger les reconversions rapides de Manuel Pellegrini, KDB fait la rencontre de sa vie. Pep Guardiola le transforme. C’est l’ancien adjoint de City devenu coach d’Arsenal, Mikel Arteta, qui le raconte le mieux dans la presse anglaise : « Pep lui a donné une nouvelle façon de voir les choses et de contrôler les matches. Maintenant, il comprend le terrain, son équipe, le jeu en combinaisons… Il sait ce que le jeu demande. » Une transformation qui, en six ans, le fait passer du prometteur marteau-piqueur de transitions au stratège installé sur le podium du Ballon d’or. À l’Etihad Stadium, De Bruyne ne doit pas faire de différence individuelle. Sa nouvelle signature est un centre, décoché depuis l’axe droit du terrain, après une légère course dans l’espace ou quelques pas en arrière pour se sortir du marquage. Les différences physiques du KDB allemand n’existent plus, mais sont largement compensées par une science de l’espace hors-normes dans une équipe chorégraphiée au déhanché près. À City, le Diable ne reçoit jamais le ballon dos au jeu et sous pression dans les zones les plus avancées du terrain. Le jeu de Guardiola ne montre que ses vertus.

Malheureusement pour l’équipe nationale, une sélection ne se construit pas avec des millions. Le vivier belge est presque dépourvu de défenseurs relanceurs ou de milieux défensifs capables de le servir bien au chaud entre les lignes. En l’absence de Romelu Lukaku, boomerang du jeu national qui permet de remettre entre les mains d’un KDB face au jeu des ballons catapultés par-dessus sa tête, les circuits noirs-jaunes-rouges ne parviennent que trop rarement à alerter le maestro dans les meilleures conditions pour exercer son art. Pire, même quand il est installé dans son scénario préféré, KDB ressemble trop souvent à un arc sans flèche. En 180 minutes qataries, il n’a d’ailleurs réussi qu’une through pass, ces ballons qui transpercent la défense dont il est l’un des spécialistes mondiaux.

À City, le Diable ne reçoit jamais le ballon dos au jeu et sous pression dans les zones les plus avancées du terrain. (Photo by Pablo Morano/BSR Agency/Getty Images)

Parce qu’Eden Hazard n’est plus la flèche de 2018, et est même plutôt en train de se reconvertir en arc, les deux génies nationaux font à nouveau double emploi. Les deux sont capables d’alimenter la profondeur, mais aucun ne semble encore en mesure de la conquérir. La connexion entre Kevin et Michy Batshuayi n’est pas plus évidente, seuls deux des 27 buts internationaux de l’attaquant du Fener ayant été offerts par le numéro 7. Plus défensifs sur les flancs pour compenser le manque d’énergie sans ballon de leur trident, les Diables se retrouvent avec des couloirs qui peinent à conquérir la profondeur. Et donc moins de flèches à sortir du carquois de KDB. La défaite face au Maroc était sa quatrième apparition consécutive sans action décisive avec la Belgique. Pour retrouver trace d’une telle série, il faut remonter à la fin de l’année 2017, quand Roberto Martinez l’avait repositionné un cran plus bas sur l’échiquier.

La Belgique semble dans une impasse à l’heure de tirer le meilleur de son joueur-clé. Peut-être en partie parce que si vous voulez toucher le cœur d’une cible, vous avez toujours besoin d’une flèche. En revanche, pas facile de tirer dans le mille avec le plus beau des arcs tant que le carquois est vide.

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