Belgique – Croatie : le Diable privé de désert (ANALYSE)

Le Diable s'est trop souvent pris la tête entre les mains au Qatar. Triste clap de fin pour une génération qui aura enchanté la Belgique pendant 8 ans. (Photo by Pablo Morano/BSR Agency/Getty Images)
Guillaume Gautier
Guillaume Gautier Journaliste pour Sport/Foot Magazine

Retour tactique sur le partage des Diables contre les vice-champions du monde, synonyme d’élimination dès la phase de poules du Mondial (0-0).

Au bord du ring, juste derrière les cordes, Roberto Martinez le sait. C’est peut-être la dernière fois qu’il voit d’aussi près le Diable partir au combat. Le coach ouvre son sac, jette à peine un coup d’œil sur cette paire de gants flambant neuve qui prétend pouvoir faire bouger ses bras plus vite, puis finit par offrir à son poulain ses gants de toujours, usés par les années mais qui portent les stigmates de ses plus belles victoires.

La dernière fois que la Belgique s’était retrouvée dos au mur lors d’un troisième match de poule, c’était en 2016. Sept des onze joueurs alignés ce jour-là par Marc Wilmots face à la Suède sont encore au coup d’envoi, six ans plus tard. Ils auraient même sans doute été neuf si Eden Hazard et Romelu Lukaku avaient été en mesure de débuter la partie.

Sans les deux lames de son trident favori, le sélectionneur confie le jeu et le brassard au troisième. Capitaine d’une Belgique au bord du précipice, Kevin De Bruyne porte la survie diabolique sur ses épaules. En face, le bout de tissu est au biceps de Luka Modric, seul milieu de terrain à avoir soulevé un Ballon d’or à l’ère des buteurs qui défient les lois statistiques. Le maestro du Real a le regard de ceux qui gagnent. Tout semble être de son côté, d’un récent 4-1 contre le Canada à une série de 21 matches en ne connaissant qu’une fois la défaite dans le temps réglementaire, couronnée par une qualification pour le Final Four de la Ligue des Nations. La confiance est dans le camp au damier, et se gonfle encore quand un long ballon déposé au-dessus du front fragile de Thomas Meunier offre presque à Ivan Perisic le but le plus rapide de l’histoire du Mondial.

Le Diable paraît fébrile. Se rappelle-t-il de ce duel bruxellois, à l’aube de l’EURO 2021, où les Croates étaient venus enchaîner 111 passes sur leur pelouse dès les huit premières minutes de jeu ? Cette fois, malgré une nouvelle frayeur, il faudra moins de temps pour équilibrer les échanges. Peut-être parce que la Belgique se rappelle que son plan est presque identique que 18 mois plus tôt. Dans son costume de toujours avec le ballon, le onze mis en place par Roberto Martinez se transforme en un 4-3-2-1 une fois les Croates en possession. À gauche, Yannick Carrasco reprend le rôle de funambule alors joué par Nacer Chadli, alternant entre le fait d’éviter le surnombre adverse au milieu de terrain et celui de se gaver de profondeur en transition. Après cinq minutes, De Bruyne envoie une première fois le Colchonero à la conquête de l’espace, mais la passe est trop excentrée pour devenir dangereuse.

À gauche, Yannick Carrasco a repris le rôle de funambule alors joué par Nacer Chadli, alternant entre le fait d’éviter le surnombre adverse au milieu de terrain et celui de se gaver de profondeur en transition. (Photo by Pablo Morano/BSR Agency/Getty Images)

LA MONTRE ET LA BOITE

Le décor est planté. Les idées offensives belges sont complétées par les appels de Dries Mertens et les décrochages de Leandro Trossard, choisi pour garder des ballons entre les lignes à l’abri du rocailleux Dejan Lovren et surtout du jeune Josko Gvardiol, meilleur défenseur du début de cette Coupe du monde. Sans la balle, surtout, les deux hommes sont précieux pour fermer la route vers Marcelo Brozovic, l’homme qui active les possessions dangereuses du Damier. Le plan défensif diabolique enferme le milieu croate dans une boîte et envoie l’adversaire sur les côtés pour limiter le danger. Au retour vers le vestiaire, le Croate qui a touché le plus de ballons dans le camp belge est Borna Sosa. Le latéral gauche intervient 26 fois au-delà du rond central, contre 20 pour Brozovic et Mateo Kovacic, seulement 19 pour Modric.

Les risques diaboliques sont mesurés. Peut-être parce que la Belgique est consciente que tant qu’elle garde le zéro derrière, elle n’a qu’un but à marquer pour se qualifier. Paradoxalement plus à l’aise dans sa surface que dans celle de l’adversaire depuis le début du Mondial, la sélection semble jouer la montre, mais passe quand même à côté de celle en or quand une reconversion de 80 mètres armée par Kevin De Bruyne finit dans les pieds de Dries Mertens aux abords du but croate. L’ancien Napolitain envoie son enroulé préféré chatouiller les gradins. Il y aura encore des centres en bout de course de Mertens et De Bruyne ou une excellente infiltration de Leander Dendoncker dans la surface. La remise en retrait du milieu de terrain, qui fait presque oublier qu’Amadou Onana était déjà considéré comme incontournable, n’est pas transformée en tir cadré par un Mertens un rien trop court.

En face, la Croatie doit se contenter d’un coup franc qui aurait pu devenir penalty, d’une frappe contrée partie du mauvais pied de Brozovic et d’un centre dans les dernières secondes où Perisic manque de surprendre Meunier. Le 0-0 fait sourire les Croates, mais pas encore pleurer les Belges. Un but suffit, et l’heure de pousser les portes de la surface adverse est arrivée.

LES CHANGEMENTS DE MARTINEZ

Le Diable remonte sur le terrain sans Dries Mertens, et confie sa qualification à Romelu Lukaku. Il ne faut que trois minutes au buteur nerazzurro pour toucher un premier ballon dans la surface. Pourtant, Josko Gvardiol dégaine d’abord un geste défensif d’exception pour priver Big Rom d’un centre distillé par KDB. Sur le corner qui suit, le capitaine belge d’un soir retrouve son associé national préféré, dont la reprise de la tête s’écrase dans les bras de Dominik Livakovic. En 45 minutes, la Belgique touchera 19 fois le ballon dans la boite croate. Plus qu’avant la pause (11), mais surtout que lors de l’intégralité des matches contre le Canada (16) ou le Maroc (11).

Parce qu’elle perd en structure ce qu’elle gagne en menace, la Belgique laisse les milieux au Damier entrer dans la rencontre. Un peu plus à l’intérieur, Sosa crée un surnombre axial complété par les infiltrations de Gvardiol, et déjoue l’organisation axiale belge. En moins de cinq minutes, Courtois place les gants sur la trajectoire de frappes de Kovacic, Brozovic puis Modric. Martinez intervient encore, lançant Thorgan Hazard à la place d’un Trossard trop discret offensivement (un seul ballon touché dans la surface croate) pour rapprocher Carrasco de la zone de vérité. Presque un coup dans le mille quand De Bruyne, trouvé entre les lignes et hors de portée de Brozovic, envoie un ballon téléguidé vers les pieds du slalomeur de l’Atlético. Les défenseurs sont au tapis, mais l’un d’eux contre de justesse un ballon qui revient dans les pieds de Lukaku. Pied droit et but partiellement ouvert, le buteur national fracasse le poteau. Deux minutes plus tard, le Diable forme l’un de ses losanges préférés côté gauche, le centre de KDB est dévié par un Croate qui surprend autant son gardien que Lukaku, dont la reprise de la tête passe au-dessus d’une cage pourtant vide.

Depuis son banc de touche, Martinez est plus actif que jamais. Sans jamais céder à la folie d’attaques sans maîtrise, mais en ajoutant patiemment les ingrédients qui doivent encore rapprocher ses hommes du but de la qualification. Il reste un peu moins de vingt minutes quand Youri Tielemans vient remplacer Dendoncker, tout juste jauni en stoppant une transition de Kovacic, alors que Jérémy Doku déboule pour venir exploser ce flanc droit croate déjà miné par les courses de Carrasco.

Romelu Lukaku va rater plusieurs grosses possibilités. (Photo by Liu Lu/VCG via Getty Images)

BAROUD D’HONNEUR

Plus offensive que jamais, mais toujours autant en difficulté pour presser haut, la Belgique s’épuise en ne récupérant le ballon qu’à l’entrée de sa surface, quand un Jan Vertonghen bien présent au rendez-vous intervient devant Perisic ou qu’Axel Witsel coupe un centre en retrait du latéral droit croate oublié par Doku. Il faut, à chaque fois, remonter de longs mètres balle au pied pour se rapprocher du but de Livakovic, en profitant de l’espace laissé par des Croates qui reculent encore plus vite que le chronomètre n’avance.

Juste avant de quitter la pelouse pour laisser Eden Hazard tenter de jouer les héros, Thomas Meunier tente une frappe qui heurte Lukaku mais fuit encore le cadre. Intenable, Doku force sans arrêt les portes de la surface sans parvenir à ajuster un centre ou un tir. À l’orée des arrêts de jeu, il finit par décaler Thorgan Hazard, dont le centre surmonte la défense et le gardien pour atterrir sur un Big Rom qui cafouille la balle de match. S’il aura pesé sur la défense adverse comme la Belgique semblait incapable de le faire depuis le début du Mondial, l’attaquant des Diables laisser filer une quatrième opportunité gigantesque de faire trembler les filets. Il y aura bien encore un ballon qui se dirige vers le numéro 9 dans la zone de vérité, mais Josko Gvardiol parachève son festival défensif par un tacle salvateur. Il paraît que tous les héros ne portent pas de cape. Celui des Croates portait en tout cas un masque.

Au coup de sifflet final, la Belgique quitte le Qatar sur un paradoxe. La génération Martinez, longtemps jalonnée par les feux d’artifice offensifs (210 buts marqués en 80 matches) et les doutes à l’arrière, est éliminée sur une clean-sheet mais après une cinquième mi-temps consécutive sans marquer. Le Catalan se sépare des Diables au bout d’un match joué avec une défense à quatre et en ayant fait deux changements avant l’heure de jeu. Aurait-il fini par perdre son légendaire fil conducteur ? Probablement pas. Parce qu’offensivement, la Belgique a déroulé son système habituel jusqu’au bout, faisant confiance à des changements d’hommes plutôt qu’à des changements de plan pour tenter de forcer son destin. Sans jamais céder à la folie d’une perte de contrôle totale, même pour une petite dizaine de minutes. Est-ce qu’une entorse à sa ligne de conduite lui aurait permis de gagner ? Peut-être. Peut-être pas. La seule certitude, c’est que son Diable est tombé au bout d’un match où il n’a pas été mis K.-O., en gardant jusqu’au bout sa paire de gants préférée.

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