Belgique – Canada : la nuit des morts-vivants (ANALYSE)

Pendant que Michy Batshuayi célèbre son but, Roberto Martinez, Kevin De Bruyne et Toby Alderweireld s'offrent une discussion animée sur ce qui ne fonctionne pas dans le camp belge. (Photo by Catherine Ivill/Getty Images)
Guillaume Gautier
Guillaume Gautier Journaliste pour Sport/Foot Magazine

Retour tactique sur la difficile victoire des Diables rouges face aux Canucks (1-0).

Il a les yeux qui fuient et les joues qui brillent. Dans le visage ému du défenseur Kamal Miller se lit l’histoire d’un Canada venu afficher sa bravoure lors d’une entrée en matière où il n’a « pas grand-chose à perdre ». Les mots sont du sélectionneur John Herdman. Le script est idéal, couronné par le retour en last-minute d’un Alphonso Davies qui est même parvenu à prendre sa blessure de vitesse. 36 longues années après leur première et dernière apparition sur la scène mondiale, les Canucks ont le kiff au bord des lèvres.

En face, la Belgique ne s’offre même pas le luxe du sourire crispé. En vérité, il n’y a pas de sourire du tout. Peut-être parce que sourire à un enterrement est plutôt mal vu, et que même ses supporters les plus optimistes ont déjà planifié les funérailles du Diable. En tête de cortège, Eden Hazard n’esquisse même pas un clin d’œil à la caméra pendant cet hymne qui salue probablement le dernier grand tournoi de la génération dorée. Pense-t-il alors que beaucoup auraient préféré le voir de l’autre côté de la ligne de touche, lui qui incarne si bien cette levée d’exception qui se savoure aujourd’hui avec les yeux dans les rétroviseurs ?

Comme un invité qui dégainerait sa carte d’identité face au videur dans l’espoir d’être reconnu, Roberto Martinez déboule sur la piste avec un onze d’habitués. Au coup d’envoi, alors qu’il n’y a que des novices dans le camp d’en face, seul Timothy Castagne découvre le parfum d’une Coupe du monde sous le maillot belge. Le rétablissement de Jan Vertonghen permet au sélectionneur de faire glisser Zeno Debast sur le banc, récupérant normalement à gauche ce qu’il perd en qualité de relance à l’autre bout de sa défense en optant pour les muscles et le sens du combat de Leander Dendoncker. Le premier ballon est canadien, et le reste pendant près d’une minute, jusqu’à ce qu’une perte de balle offre la frappe inaugurale du match à Michy Batshuayi. L’illusion d’un départ en fanfare.

UNE PIEUVRE DANS LA NOYADE

La réponse est immédiate et virulente. Junior Hoilett plonge dans le dos de Dendoncker et envoie un premier centre vers la surface, contré à la hâte. Dans la minute suivante, Tajon Buchanan mord les chevilles d’un Jan Vertonghen fébrile comme un enfant qui mange un bonbon en cachette. Le pressing canadien sera au rendez-vous. Pendant de longues minutes, la Belgique tarde à mettre le pied sur le ballon, dégage plus qu’elle ne joue, et perd l’essentiel des bousculades face aux muscles toniques de ses plus jeunes adversaires. Balancé au tapis, Yannick Carrasco voit Dendoncker le sauver au bout d’un centre sur le point d’être repris par Jonathan David. Le Colchonero est moins heureux sur le corner qui suit, dévie une frappe de la main et offre un penalty à un Canada euphorique.

Devant Alphonso Davies, Thibaut Courtois sautille en même temps qu’il secoue ses tentacules. Protégé par une pieuvre, un but peut sembler minuscule. Le meilleur gardien du monde choisit le bon côté, et sort son sixième penalty sur les quinze derniers qu’il a affrontés. Une moyenne de géant, celle d’un homme qui a déjà écrit son histoire face à un adolescent qui devait marquer le premier but de son pays en Coupe du monde. Le score reste vierge, même quand les Canucks prennent le camp belge d’assaut. Le temps est aux dégagements en catastrophe et aux courses dans le vide. En un quart d’heure, la Belgique ne touche que sept ballons de l’autre côté du rond central. Pire, elle ouvre grandes les portes de ses trente derniers mètres, conquis à 56 reprises par les Canadiens au coup de sifflet final.

Protégé par une pieuvre, un but peut sembler minuscule. Alphonso Davies, qui devait marquer le premier but du Canada dans une Coupe du monde, en a fait l’amère expérience. (Photo by Marvin Ibo Guengoer – GES Sportfoto/Getty Images)

Une prise d’assaut consentie par un pressing désordonné, lancé trop timidement par Hazard, Batshuayi et De Bruyne sans jamais être vraiment suivi par une défense qui recule et un milieu qui hésite. Au milieu de ce chaos belge, éparpillé sur une superficie bien trop grande pour être maîtrisée, le Canada trouve toujours la solution. Avec une facilité gênante, surtout du côté d’un Alistair Johnson qui a bien compris que défendre n’était pas trop le projet poursuivi par Eden Hazard. Le défenseur droit s’associe à Buchanan et Richie Laryea pour faire subir à Carrasco et Vertonghen un trois contre deux qu’ils perdent à chaque fois. Toby Alderweireld fait parler sa domination de la surface pour tout repousser autant qu’il le peut, parfois aidé par les gants de Courtois et souvent par la maladresse canadienne, mais le Diable se noie dans des vagues d’érable, englouti par son pressing à l’eau tiède. En quinze minutes, Hazard a touché quatre ballons. De Bruyne, trois.

DU PLAN KDB AU PLAN B

En théorie, le plan belge semble pourtant être celui de toujours, légèrement ajusté pour vêtir au mieux KDB du costume de super-héros. Si Louis van Gaal a décidé de laisser un océan entre sa défense et son attaque pour élargir la zone de pêche de Frenkie de Jong, roi de la nage en eau libre, Martinez semble dessiner les mêmes projets pour un Kevin De Bruyne qui est sans doute le meilleur milieu de terrain du monde quand il a, à la fois, de l’espace pour courir et pour faire courir les autres. Les Belges se placent à cinq, très bas, pour amorcer une circulation latérale qui doit étirer le pressing canadien avant de chercher, directement ou en passant par un intermédiaire, un KDB libéré face au jeu. Le problème, c’est que les pieds de Youri Tielemans et Axel Witsel bafouillent toujours autant quand on les contrarie, et que Castagne rate plus qu’il ne remise. Alderweireld sort parfois la longue vue, Vertonghen règle (trop) lentement la mire de sa passe claquée qui casse si souvent la ligne, et si Michy Batshuayi tutoie les chiffres de Romelu Lukaku dans la surface, faire la planche dos au but pour faire respirer son équipe n’est pas dans son registre. Face à l’apnée, il ne reste qu’Eden. Hoquet du jeu sans ballon mais poumon de la possession.

À la mi-temps, le capitaine facture 31 ballons touchés. Le plus grand total belge si on excepte les trois défenseurs. La distribution de bouées de sauvetage commence au quart d’heure, par un décrochage, un slalom qui évite un tacle puis un coup qui offre une faute. Pas de quoi offrir une occasion, juste un moment pour respirer de l’autre côté du rond central. L’air d’une anecdote, mais un symbole tellement précieux pour cette Belgique qui manque d’idées claires quand on la presse. D’ailleurs, le courage est presque contagieux. Vertonghen retrouve sa passe, Michy sert d’appui à De Bruyne qui, idéalement lancé, récite le comble de celui qui voit des passes que les autres ne voient pas en oubliant un Youri Tielemans que tout le monde avait vu.

Le numéro 10 gagne encore une faute, puis une première occasion quand il ensorcèle un long ballon à l’orée de la surface puis fait danser Johnston. Le centre en retrait échappe à Tielemans, le ballon qui traine dans les pieds de Batshuayi ne devient qu’un corner. Connue pour sa faculté à punir la moindre approximation adverse pour placer le tableau d’affichage et le scénario du match en sa faveur, la Belgique pardonne plus d’une fois. Notamment parce que De Bruyne semble avoir oublié d’accorder son instrument avant de jouer sa mélodie favorite. Le tempo reste canadien, rythmé par les solos électriques mais confus du dragster Davies et les ballades chantées sur le flanc gauche belge. Débordé par la puissance de Laryea, comme un symbole de la différence athlétique entre les deux équipes, Witsel est sauvé d’un penalty par la clémence arbitrale.

LE BAL DES ZOMBIES

Au bout d’une énième circulation de balle « en U », qui va de Carrasco à Castagne en passant par les trois défenseurs, Toby sort le téléscope. La comète partie de son pied droit se pose dans la course de Batshuayi, avec la complicité d’une défense canadienne dans les étoiles. Dans son jardin, Michy plante la 27e rose de son parterre international juste avant le retour aux vestiaires, sifflé après un centre repris au-dessus des cages de Courtois par Buchanan puis un énième contre belge trop lent et imprécis. Le Canada affiche quatorze tirs et 2,34 expected goals, la Belgique a frappé quatre fois sans être très dangereuse (0,66 xG), mais c’est bien la résurrection diabolique qui agite le marquoir. L’ampleur du braquage est telle qu’il aurait mérité George Clooney, Brad Pitt et Matt Damon au casting.

Mis sur orbite par Toby Alderweireld, Michy Batshuayi plante dans son jardin la 27e rose de son parterre international juste avant le retour aux vestiaires. (Photo by Richard Heathcote/Getty Images)

Le Diable n’est pas mort. Pas tout à fait vivant non plus. Ses transitions autrefois menées pied au plancher sur l’autoroute du contre ressemblent bien trop à une déambulation de zombies qui tentent de franchir péniblement les grilles du cimetière en sens inverse. Les montées au jeu d’Amadou Onana et Thomas Meunier, actées dès le retour sur le terrain, offrent par contre puissance et abnégation à la Belgique. Si la première occasion au retour des vestiaires est une tête trop décroisée de Jonathan David, la suite s’équilibre et le rythme descend. Cette fois, c’est la musique du Diable qui s’invite timidement sur la pelouse. Si les Canucks créent toujours un peu plus de danger (0,49 xG contre 0,2 pour les Belges en seconde période), c’est avant tout parce que les reconversions nationales sont toujours gaspillées. Les Belges semblent avoir suivi à la lettre la métaphore des Warriors, fil rouge de la campagne qatarie : ils luttent comme des soldats mais semblent trop souvent frapper dans le ballon avec des chaussures militaires à la place des crampons. Puisque ses souliers de Cendrillon s’alourdissent avec la fatigue, Eden passe le relais à un Leandro Trossard gourmand, qui pensera parfois trop à manger avant d’avoir mis la table.

Un tacle de Kamal Miller, puis surtout un retour héroïque de Laryea privent Batshuayi de deux occasions sur des ballons enfin mieux calibrés par De Bruyne, mais le temps fort de l’heure de jeu s’estompe rapidement au profit du nouveau plan canadien, incarné par l’entrée du puissant Cyle Larin. Les Canucks arrosent copieusement la surface, servant souvent Alderweireld sur un plateau (12 ballons dégagés de la surface) et trouvant généralement les panneaux publicitaires ou les gants de Courtois quand ils parviennent enfin à joindre le front du Brugeois. Calmé, haché et précipité, le plan de la deuxième mi-temps canadienne épouse les envies du rythme belge. Ni un Trossard trop brouillon, ni un Onana aussi présent qu’imprécis ne trouveront la voie du K.-O., pas plus qu’un Loïs Openda qui gagne du temps et des fautes, mais quitte le terrain sans véritable occasion au bout d’un dernier dialogue cafouillé avec Kevin De Bruyne.

Les montées au jeu d’Amadou Onana et Thomas Meunier, actées dès le retour sur le terrain, ont offert puissance et abnégation à la Belgique. (Photo by Jean Catuffe/Getty Images)

La Belgique a perdu beaucoup de cœurs, mais a gagné trois points aux airs de survie miraculeuse. Si personne n’osera vraiment parler d’une potentielle résurrection, frapper une fois contre le couvercle d’un cercueil suffit néanmoins à prouver que le Diable est toujours vivant.

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