La Juventus, empêtrée dans les affaires, peut-elle se reconstruire en faisant peau neuve ?

C'est la crise à la Juventus. (Photo by Nicolò Campo/LightRocket via Getty Images)

Pendant la Coupe du monde, la Juventus a été mise sens dessus dessous après la démission soudaine de l’ensemble de son conseil d’administration. Que s’est-il passé, comment le club a-t-il digéré cet épisode et comment s’annonce la Vieille Dame ? Petit tour d’horizon.

Un coup de tonnerre, c’est ainsi que l’on pourrait qualifier l’annonce de la démission du conseil d’administration de la Juventus le 28 novembre dernier. Soudain, le club le plus titré d’Italie est devenu un navire sans capitaine. Le président Andrea Agnelli, son bras droit Pavel Nedved et le directeur sportif Federico Cherubini, pour ne citer qu’eux, sont partis comme des voleurs au milieu de cette nuit d’automne. C’était la fin d’une époque, puisque le club turinois était la propriété de la famille Agnelli depuis 1923. Le grand-père Edoardo avait été le premier à reprendre le club, avant que le père Umberto ne lui succède et qu’Andrea ne détienne le pouvoir au sein de la Vieille Dame jusqu’à la fin de l’année 2022.

C’est ce dernier qui a remis le club sur les rails en 2010 après le Calciopoli, le grand scandale de corruption qui avait secoué l’Italie en 2006. La Juventus avait été reléguée en deuxième division suite à celui-ci. Sous la houlette de l’héritier des Agnelli, la Vecchia Signora va retrouver les sommets de la Serie A et se redresser financièrement. Il y a 12 ans, le club piémontais enregistrait une perte de 95 millions d’euros par an et son chiffre d’affaires « minimal » n’était que de 150 millions d’euros par saison. La Juventus s’est adjugé neufs Scudetti consécutifs et s’est hissé deux fois en finale de la Ligue des Champions. Le club a soudainement réalisé 400 millions d’euros de bénéfices par an et est devenu la référence en Italie, et même en Europe.

Toutefois, cet essor économique n’a pas duré très longtemps. À partir de 2014, le club turinois a réalisé quelques transferts (très) onéreux comme celui de Gonzalo Higuain. L’Argentin a été acheté à Naples pour 90 millions d’euros, avant que, quatre années plus tard, ce soit Cristiano Ronaldo qui vienne poser ses valises à Turin. Un transfert historique et spectaculaire mais qui fragilisera sérieusement les finances bianconeri. A partir de ce moment, au lieu de toucher au Graal d’une victoire dans la plus prestigieuse des compétitions européennes, la Juventus a commencé à décliner aussi bien sur les plans sportif que financier. Souveraine sur ses terres, elle n’a plus été en mesure de lutter pour le titre ces deux dernières saisons, laissant le pouvoir aux clubs milanais.

Le premier coup porté remonte au début de l’année 2022, lorsque la CONSOB, l’institut financier chargé de surveiller les clubs italiens, a publié un rapport dans lequel elle pointe du doigt certains transferts étranges qui ne semblent pas avoir de logique comptable. L’enquête « Plusvalenza », ou « valeur ajoutée » en français, s’est intéressée à dix clubs transalpins, dont la Juventus. La CONSOB s’est attardée sur 62 de ces étranges transferts pour lesquels un bénéfice plus important aurait été réalisé. Et parmi ces 62 transactions, 42 concernaient la Juve. Mais pas de panique puisque la fédération de football (FIGC) a traité l’affaire et que toutes les parties ont été acquittées (pour l’instant) le 27 mai.

Un rapport PRISMA qui accable la direction

Nous en arrivons maintenant à la véritable raison de la démission du conseil d’administration de la Juventus. En plus de l’enquête de la CONSOB, le bureau du procureur de Turin s’est également penché sur le bien-être financier de la Juventus. Il a passé au crible les bilans comptables de 2019 jusqu’à 2021 et a constaté de nombreuses infractions. Seize personnes, dont le président Agnelli, le vice-président Nedved et l’ancien directeur technique Fabio Paratici (désormais directeur sportif de Tottenham Tottenham), ont été inculpées d’avoir réalisé des faux en écriture, falsifié des documents financiers et d’avoir manipulé les marchés financiers.

De gauche à droite : Maurizio Arrivabene, Andrea Agnelli, Federico Cherubini et Pavel Nedved. (Photo by Jonathan Moscrop/Getty Images)

Ainsi, le conseil d’administration de la Juventus a notamment menti sur la charge salariale du club pendant la crise du coronavirus. Il a déclaré avoir économisé 90 millions parce que les joueurs auraient accepté de revoir leurs salaires à la baisse. En fait, une simple fraction de ce montant a réellement été déduite des joueurs car il ne s’agissait que d’un mois de salaire. De cette façon, la Juventus a réussi à apaiser ses actionnaires et à contrôler son introduction en bourse (la Juventus est aujourd’hui une société cotée sur les marchées).

Le rapport PRISMA comportait 14 000 pages, dont plusieurs écoutes téléphoniques. Dans ce document, le président Agnelli aurait déclaré à l’administrateur délégué Maurizio Arrivabene que « la machine semblait indestructible, mais qu’elle est maintenant inondée » et que « ce n’est pas seulement COVID qui a tué le club. Nous avons aussi inondé la machine avec beaucoup de merde ». Le responsable du centre de formation, Giovanni Manna, a aussi souligné que « nous avons brûlé 20 ans de notre avance sur nos adversaires. Nous étions en avance dans tous les domaines, mais cet avantage a complètement disparu depuis lors. »

La discussion des écoutes qui fut la plus médiatisée a été celle entre Cherubini et un membre du service juridique du club, Cesare Gabasio. Dans cet entretien, il évoquait le transfert de CR7, qui ne semblait pas totalement en règle. « Ils nous sauteront à la gorge si la carta segreta (le document secret, ndlr) venait à sortir. » Il s’agit d’un document indiquant que la Juventus a dû payer environ 20 millions à Cristiano Ronaldo, même en cas de départ du Portugais. Même si c’est surprenant d’un point de vue sportif, il n’y a rien d’illégal dans la manoeuvre. Mais le souci est que ce montant n’aurai pas été déclaré dans le bilan comptable bianconero.

Lutter sur trois fronts

Le conseil d’administration a donc senti qu’il risquait d’être emporté par le tourbillon judiciaire et a donc décidé de lui-même de faire un pas de côté le 28 novembre. Une nouvelle structure est alors rapidement mise en place dans laquelle Maurizio Arrivabene reste le seul membre de l’ancien régime. Il devait diriger la transition et nommer Maurizio Scanavino comme nouveau directeur général. Ce dernier a été directeur général de GEDI, le groupe de médias propriétaire notamment du célèbre quotidien italien La Repubblica. Cette entreprise était contrôlée par EXOR, la société de John Elkann qui détient 63 % des actions de la Juventus. Ce dernier est aussi le cousin d’ Andrea Agnelli.

EXOR, et plus précisément Elkann, a rapidement pris les choses en main à la Juventus et a nommé Gianluca Ferrero, ancien PDG de Lavazza, comme nouveau président. En quelques jours, la Vecchia Signora avait restructuré son sommet avec Ferrero comme président et Scanavino comme administrateur délégué. Un mois plus tard, aux alentours de Noël, Elkann a également nommé trois experts financiers au sein du conseil d’administration de la Juventus. Le rôle de Max Allegri a quelque peu évolué. Il ne sera plus qu’un simple entraîneur, mais un manager à l’anglaise qui aura son mot à dire et son droit de regard sur les transferts qu’effectuera Maurizio Scanavino.

John Elkann représente un lien entre le nouveau régime et l’ancien incarné par Andrea Agnelli. (Photo by Stefano Guidi/GC Images)

Les trois experts mentionnés plus haut devront aider le club à faire face à ses démêlés juduciaires puisque trois autres enquêtes sont encore en cours au sujet de la Vieille Dame. Il y a d’abord le volet PRISMA qui sera traité devant le tribunal de Turin. L’enquête sur la Plusvalenza a été rouverte par le parquet fédéral parce que le rapport de 14 000 pages de PRISMA a révélé de nouveaux faits dans ce dossier. Ce n’est pas qu’une mauvaise nouvelle pour la Juventus, mais aussi pour les neuf autres clubs italiens innoncentés par la Fédération nationale en mai dernier. Enfin, l’UEFA a aussi mené des investigations car elle soupçonne que le budget présenté par la Vieille Dame en août dernier ne contienne pas les chiffres exacts de sa situation financière.

Que peut donc craindre la Juventus de tous ces procès ? Cela peut aller d’un simple avertissement à un retrait de points en Serie A, voire à une exclusion des compétitions européennes de l’UEFA. Personne dans l’entité bianconera ne veut imaginer un tel scénario qui serait tout simplement catastrophique. Rappelons que la Juventus a déjà été éliminée de la Ligue des Champions au terme de la phase de groupe, mais elle a été reversée en Europa League où elle doit affronter le FC Nantes au mois de février.

Le club turinois souhaitait que la Super League, cette ligue fermée entre certains grands noms du football européen, devienne réalité. Andrea Agnelli était d’ailleurs l’un des inspirateurs du projet qui devait faire rentrer plus d’argent dans les caisses de la Juventus. Le Real Madrid, le FC Barcelone et la Vieille Dame n’ont pas abandonné le projet après le désistement de nombreux clubs qui avaient annoncé vouloir collaborer dans un premier temps. Reste à voir si le nouveau conseil d’administration de la Juve souhaitera poursuivre cette bataille juridique contre l’UEFA. La Fédération européenne de football a déjà tendu la main aux nouveaux dirigeants du club le plus titré d’Italie, mais il faudra probablement attendre un certains temps pour connaître la direction que souhaitera suivre la superpuissance transalpine. N’oubliez pas que John Elkann est étroitement lié à Andrea Agnelli et que le conseil d’administration n’a pas non plus été entièrement renouvelé. Les jours, les semaines et les mois qui viendront s’annoncent intenses du côté de Turin. Même si de bons résultats sur le terrain peuvent rapidement changer la donne. A commercer à partir de mercredi soir contre Cremonese pour la reprise de la Serie A.

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