Le conte de Roméo Lavia: portrait de la nouvelle sensation belge de Premier League

Roméo Lavia en duel avec Harry Kane lors de son premier match avec Southampton. © iStock

Kevin De Bruyne, Vincent Kompany et (d’abord) Pep Guardiola ont craqué pour Roméo Lavia, auteur de débuts personnels réussis avec Southampton qu’il vient de rejoindre après son départ de Manchester City. Ce mardi, il s’est même offert un premier but dans le championnat anglais contre Chelsea. Alors que les Citizens envisagent déjà de déposer 46 millions d’euros pour le récupérer, voici l’histoire dingue d’un gamin qui jouait encore avec les U16 d’Anderlecht il y a deux ans. Et qui pourrait déjà rêver de Coupe du monde.

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La tension est insoutenable dans le petit stade de Drongen au moment où Roméo Lavia se dirige vers le rectangle pour un tir au but qui peut être décisif en finale de la KDB Cup, le prestigieux tournoi international parrainé par Kevin De Bruyne et organisé par son clan. La scène remonte à 2018. Le capitaine d’Anderlecht s’arrête quelques secondes près du point de penalty, concentration maximale. Puis il caresse nerveusement le ballon et fixe le gardien de l’AZ Alkmaar, Daniel Deen. Il s’élance, c’est dedans, il enlève le haut et se met à fêter la première victoire bruxelloise dans l’histoire du tournoi. Lavia ne repart pas avec le trophée de meilleur joueur, qui va à Kian Fitz-Jim, de l’AZ. Mais un invité VIP a noté son nom dans son petit calepin. Cet invité, c’est Pep Guardiola.

S’il est épargné par les blessures, je lui donne maximum trois ans pour exploser en Premier League. » Ronald Kabeya, son préparateur personnel

Roméo Lavia est surclassé, ses coéquipiers et adversaires sont plus âgés. Mais pendant deux jours, il a crevé l’écran, affichant une maturité étonnante et un leadership naturel. « C’était mon lieutenant », explique Benoît Haegeman, à l’époque coach des U15 mauves. « Pas un showman, mais un patron. S’il se passait des trucs anormaux dans le vestiaire ou si certains joueurs faisaient des conneries, il avait juste besoin de trois jours pour remettre de l’ordre. Tout le monde se reposait sur lui et il repositionnait tout le monde. Il était toujours disponible aux abords de notre rectangle, il demandait le ballon même quand il avait un adversaire sur le dos. Et je ne l’ai jamais vu dégager loin devant pour donner un peu d’air à l’équipe. Alors qu’il était plus jeune que tous les autres, il était très sûr de lui. Je ne suis pas du tout étonné que Pep Guardiola ait flashé à la KDB Cup. »

Marbella? Dubaï? Pas pour lui!

Quelques mois après le passage à Drongen du coach espagnol, les premiers rapports de scouting arrivent sur le bureau de Joe Shields, le nouveau Head of Academy Recruitment and Talent Management de Manchester City. Mais les Citizens ne passeront à l’action que deux ans plus tard. À Neerpede, où Lavia est arrivé en U9, on sait qu’on tient une pépite. Pendant les dernières années qu’il a passées chez les Mauves, il était indéboulonnable au poste de 6, mais on lui avait appris trois ou quatre positions différentes pendant sa formation. « On l’a toujours considéré comme un grand talent », rembobine Jean Kindermans, directeur technique de l’académie. « Pendant ses trois dernières saisons, il avait pour nous le statut de top talent en devenir, comme Mario Stroeykens, un autre joueur de 2004. La différence entre un talent et un top talent est infime. C’est parfois une question d’âge, de morphologie, de mentalité. Mais le fait que Lavia ait joué, très tôt dans la saison, avec la catégorie d’âge supérieure, c’était un élément important pour nous. »

Très vite, ses coéquipiers sont sous le charme de son attitude qui fait plus penser à un jeune adulte qu’à un ado. Et le gars ne lâche rien. Pendant les vacances d’été, quand il n’est pas à Neerpede, il se prépare avec un coach personnel, Ronald Kabeya. Roméo Lavia n’a que treize ans, mais il jette déjà les bases d’un futur déménagement vers l’Angleterre. « Certains clubs ne sont pas contents quand des joueurs font des séances supplémentaires pendant les congés, mais est-ce que ce serait mieux s’ils passaient leurs journées à jouer à la PlayStation? », interroge Kabeya.

Kabeya se souvient que Lavia avait directement impressionné par sa posture et sa façon de traiter le ballon, lors de la première séance où Johan Bakayoko, du PSV Eindhoven, était aussi présent. « Il y a des joueurs qui ont du talent et d’autres qui doivent bosser beaucoup pour avoir une chance de faire carrière. Lavia appartient clairement à la première catégorie. Et c’est un battant. On travaille ensemble depuis six ans et je n’ai jamais dû lui envoyer un SMS pour lui rappeler qu’on avait rendez-vous. Je lui donne un planning et je sais qu’il sera au poste tous les jours à l’heure convenue. Ces entraînements supplémentaires font qu’il ne part jamais en vacances. Mais il ne trouve pas ça très grave parce qu’il aime bien passer du temps en famille. Il ne voit pas l’intérêt de claquer de l’argent dans des voyages à Marbella, à Dubaï ou dans d’autres pays où on fait surtout la fête. Il lèvera un peu le pied et il s’offrira des vacances quand il aura acquis un certain statut. »

Troisième ado belge le plus cher

Un départ prématuré d’Anderlecht était inévitable. En juin 2020, c’est réglé et Roméo Lavia annonce lui-même la nouvelle sur ses réseaux sociaux: il passe à l’académie de Manchester City. Malgré une ultime offensive de charme de Roberto Martínez et autres (voir encadré). Cette opération est à porter au crédit de Joe Shields, considéré comme l’un des meilleurs dénicheurs de talents en Angleterre. C’est l’homme qui avait autrefois convaincu JadonSancho de rejoindre le centre de formation de City. Il a aussi attiré l’actuelle génération de talents du club représentée par Luke Mbete, Ben Knight, Liam Delap, Finley Burns, GavinBazunu et Cole Palmer (buteur lors de la démonstration 1-5 sur le terrain du Club Bruges en Ligue des Champions).

Lavia & Co ont entre-temps obtenu leurs premières minutes en équipe A. En septembre 2021, Guardiola déclare publiquement que tous ces gamins peuvent devenir importants pour Manchester City, à condition qu’ils restent humbles. Une semaine plus tard, VincentKompany explique que Roméo Lavia possède un profil recherché par son ancien coach: « En théorie, un footballeur n’a qu’une chance sur un million de percer directement dans ce club. Mais Lavia a les capacités pour y arriver. C’est un talent exceptionnel. »

Avant de prendre officiellement du service à Southampton, le 8 juillet dernier, en tant que Head of Recruitment, Shields a réglé les arrivées de Bazunu et Lavia. Le club a déboursé quatorze millions d’euros pour l’ancien Mauve, qui est ainsi devenu le troisième ado le plus cher de l’histoire du football belge derrière Jérémy Doku (26 millions) et Romelu Lukaku (quinze millions). Du côté des supporters des Saints, c’est l’incrédulité qui domine. Comment est-il possible de débourser autant d’argent pour un gamin qui n’a pas encore joué une seule minute en Premier League? D’autres sont plus positifs et rappellent que le joueur a été découvert par Guardiola, tandis qu’une clause de retour vers City a été intégrée dans le contrat de vente. « Mettre beaucoup d’argent pour des jeunes qui n’ont pas d’expérience de la Premier League, c’est le business model des nouveaux propriétaires de Southampton », explique Benjy Nurick, journaliste pour le Southern Daily Echo. « Les non-initiés estiment que cette stratégie comporte des risques, mais le management du club n’a pas peur de consacrer beaucoup de moyens à des joueurs dont la valeur marchande potentielle est beaucoup plus élevée que le prix du transfert. »

Avec Manchester City, Roméo Lavia a juste eu droit à quelques présences dans le groupe pour des matches de championnat et de Ligue des Champions, à une montée en Coupe d’Angleterre et à une titularisation en League Cup. Mais surtout, il s’est entraîné au quotidien avec quelques-uns des meilleurs joueurs du monde. Avec Southampton, il va pouvoir démontrer, à seulement 18 ans, ce qu’il a appris à l’entraînement de son mentor Fernandinho et à la télévision de son modèle, Sergio Busquets. La façon dont il revient vers l’arrière pour demander le ballon aux défenseurs, son art de scanner l’entièreté du terrain, sa manière de se débarrasser d’un adversaire qui lui colle aux basques en sortant une feinte subtile, tout cela rappelle effectivement Busquets. « Cet été, il en est arrivé à la conclusion qu’il pouvait encore beaucoup progresser », termine Kabeya. « Personne n’a encore vu le vrai Lavia. S’il est épargné par les blessures, je lui donne maximum trois ans pour exploser en Premier League. »

Ce 30 aôut, Romeo Lavia s’offre un premier but en Premier League. Et en plus, c’est contre une équipe de prestige: Chelsea. (Photo by Ryan Pierse/Getty Images)

Un départ de Neerpede par la grande porte

Pour un jeune doué, il y a deux façons de quitter Anderlecht. Soit par le hall d’accueil et la porte principale, soit par une porte dérobée. Roméo Lavia a choisi la première option. Et donc, il reste le bienvenu au club. Même si son départ a fait grincer des dents, autant que les fuites récentes de Rayane Bounida ou Eliot Matazo. Malgré un projet en béton et des discussions approfondies avec Jean Kindermans, Vincent Kompany, Craig Bellamy et aussi Roberto Martínez, le joueur et son entourage ont finalement décidé de partir en Angleterre, au terme de négociations qui ont duré plusieurs mois.

« La seule chose en plus que nous aurions pu faire aurait été de solliciter l’intervention du roi », ironise Kindermans. « Mais Roméo Lavia est parti en toute correction. Il savait très bien ce qu’il voulait. Par rapport aux normes en vigueur à Anderlecht, nous étions prêts à aller très loin dans nos propositions, que ce soit sur le plan sportif ou financier. Mais il a choisi un chemin plus compliqué en partant à City. Il s’est demandé dans quel club il avait les meilleures chances d’arriver très vite en équipe A et il pensait que ce serait plus simple là-bas. Il n’en a pas fait une question d’argent. »

Chaque année, le Sporting doit laisser filer une ou deux pépites qui pensent que l’herbe est plus verte à l’étranger. Et chaque fois qu’il y a un départ qui fait mal, les gens de Neerpede se posent la même question: ont-ils tout fait pour conserver le joueur concerné? « Très souvent, la réponse est oui. Nous leur montrons des chiffres qui prouvent que l’espoir de se révéler à l’étranger est beaucoup plus mince qu’en restant chez nous. Mais nous devons régulièrement composer avec des parents convaincus que leur gamin va réussir ailleurs. Nous ne pouvons pas les laisser raisonner comme ça, mais une fois que nos limites sont atteintes, nous sommes obligés de nous incliner. »

Son ascension fulgurante en quelques dates

juin 2020

Après huit ans à Anderlecht, Roméo Lavia signe à Manchester City pour intégrer le noyau U18.

19 avril 2021

Il est champion avec les U23 de City.

22 mai 2021

Il est champion avec les U18 de City.

1er juin 2021

Il est élu Elite Development Squad Player of the season.

15 septembre 2021

Première apparition dans le noyau A pour un match contre Leipzig en Ligue des Champions.

21 septembre 2021

Première titularisation en League Cup.

7 janvier 2022

Montée au jeu en Coupe d’Angleterre contre Swindon Town.

5 juin 2022

Premier match avec les U21 contre l’Écosse.

6 juillet 2022

Transfert à Southampton.

Roméo Lavia doit désormais faire son trou en Premier League avec Southampton.
Roméo Lavia doit désormais faire son trou en Premier League avec Southampton.© BELGAIMAGE
Ronald Kabeya, à gauche, le coach personnel de Roméo Lavia:

Ronald Kabeya, à gauche, le coach personnel de Roméo Lavia: « Il s’offrira des vacances quand il aura acquis un certain statut. »© PG