« Les joueurs ont le droit de commettre des erreurs »

Joachim Löw: "Nous avons besoin de souplesse, puisque nous ne pouvons pas dominer le jeu 70 à 80% du temps." © GETTY

Après la défaite 6-0 subie en Espagne au mois de novembre, la position du sélectionneur allemand Joachim Löw a vacillé, mais il a tenu bon. Avant d’annoncer brusquement, il y a deux semaines, qu’il mettrait un terme à son mandat à l’issue de l’EURO.

Un an de pandémie et de conversations virtuelles n’ont fait qu’accroître le fossé. Mais Joachim Löw a jugé que le moment était venu de reprendre la parole. Il y a un mois, il a entre autres reçu une équipe de l’ ARD et du magazine Kicker. Ce jour-là, il ne restait plus trace de l’entraîneur aux allures de boxeur groggy, après la raclée 6-0 contre l’Espagne à Séville. Ce jour-là, il tenait un langage clair, marquant ici et là ses propos en tapant du poing sur la table, comme pour donner du poids à ses paroles.

Joachim Löw au sommet de sa gloire, lors du titre mondial remporté au Brésil, en 2014.
Joachim Löw au sommet de sa gloire, lors du titre mondial remporté au Brésil, en 2014.© GETTY

Et il l’a répété: ses joueurs conservait sa pleine confiance. Il portait un regard optimiste sur l’avenir et le prochain EURO. Il évoquait les problèmes et les opportunités qui se présentaient, mais aussi ses propres erreurs, comme ce qu’il attendait de ses hommes. Pourtant, à ce moment, Löw avait déjà pris sa décision quant à son avenir: l’EURO marquait son terminus. Mais jamais, pendant cette interview de plus de deux heures, il n’a laissé percer son intention.

L’interview est intéressante vu le contexte actuel. Elle montre comment Löw s’est senti ces derniers mois et quel chemin il comptait emprunter avec l’équipe nationale, un chemin qu’il va poursuivre dans les mois à venir, à commencer par les trois matches de qualifications pour le Mondial qui se déroulent ces prochains jours: contre l’Islande le 25 mars, en Roumanie le 28 et contre la Macédoine du Nord le 31 mars.

Ne tournons pas autour du pot: envisagez-vous un retour de Jérôme Boateng, Mats Hummels et/ou Thomas Müller, ou vous en tiendrez-vous au rajeunissment entamé?

JOACHIM LÖW: Ce rajeunissement était indispensable, j’en suis convaincu. Il ne faut donc pas y mettre fin à la légère. Quand on détermine un cap, il faut le maintenir, y compris dans les moments plus difficiles. Depuis les qualifications pour l’EURO en 2019, l’équipe a emprunté un nouveau chemin, qui n’est pas encore arrivé à son terme. La pandémie a tout retardé d’un an. C’était imprévisible. Certaines circonstances peuvent justifier qu’on interrompe le processus de rajeunissement. Je dois trouver une réponse à ce propos juste avant l’EURO.

Ne perdez-vous pas la face si vous rappelez ces trois joueurs? Après tout, vous avez toujours dit que c’était exclu.

LÖW: Ce qu’on raconte ne m’intéresse pas. Si nous avions pu disputer plus de matches l’année dernière, l’équipe serait plus avancée et on ne me poserait pas cette question. Mais dans les conditions actuelles, nous ne pouvons rien exclure si nous voulons avoir du succès.

Si vous reprenez Müller, Hummels et Boateng, sera-ce uniquement pour l’EURO?

LÖW: Quand on trace une ligne et qu’on l’interrompt pendant un tournoi, on doit la reprendre ensuite. Je crois en ces jeunes joueurs. Ils sont bons, ambitieux et ils veulent apprendre. L’avenir leur appartient et ils doivent avoir l’occasion de progresser. Ils ont aussi le droit de commettre des erreurs. Mais personne ne veut le comprendre.

« Nous avons commis des erreurs, il faut les corriger »

Après cette lourde défaite en Espagne, la Mannschaft n’a plus joué pendant longtemps. Ce n’est pas agréable pour un sélectionneur. Comment avez-vous passé les derniers mois?

LÖW: Ça n’a pas été simple. Nous aurions préféré jouer un match quelques jours plus tard pour gommer ce souvenir. J’ai d’abord été très frustré, extrêmement déçu. À l’issue du match, j’étais vraiment en colère. Ensuite, nous avons tout analysé, à la recherche des erreurs et surtout de solutions.

Avec quel résultat?

LÖW: Nous avons commis des erreurs, moi comme les autres, et il faut les corriger, mais la confiance est intacte. Nous avons de bons joueurs, les bases sont bonnes.

Mais vous avez perdu la confiance des gens. Une enquête de Kicker révèle que d’entraîneur qui avait offert le titre mondial à l’Allemagne vous êtes devenu contesté. Comment vivez-vous cette situation?

LÖW: Ce n’est évidemment pas marrant, ça m’a touché. Les jours qui ont suivi le match ont été durs, mais j’y ai puisé la motivation de refaire mes preuves. Souvent, ce sont les contrecoups qui vous insufflent une énergie nouvelle.

Ne vous êtes-vous jamais demandé pourquoi vous vous infligiez tout cela?

LÖW: Si, mais ces moments ont été fugaces. J’ai essuyé pas mal de tempêtes en quinze ans à ce poste, mais j’ai toujours eu le sentiment d’y puiser de la force, de l’énergie. Par exemple, nous devons en partie notre sacre 2014 à notre défaite à l’EURO 2012, en demi-finale contre l’Italie. Les discussions que nous avons eues nous ont énormément aidés. Nous avons tiré des leçons de nos erreurs. De même, nous pouvons progresser maintenant suite aux fautes commises en novembre.

« Tout est encore très fragile »

En 2014, vous aviez des meneurs, comme Neuer, Schweinsteiger, Khedira, Klose, Lahm ou encore Mertesacker. Disposez-vous encore de fortes personnalités?

LÖW: Plus qu’il n’en faut. L’équipe a de forts caractères: Neuer, Rüdiger, Kimmich, Kroos, Gündogan. S’ils sont arrivés à leur niveau, c’est grâce à leur personnalité. Je ne me tracasse absolument pas à ce propos.

Mais l’équipe a moins de possibilités de se souder avant l’EURO.

LÖW: C’est exact. Je ne retrouve pas pendant nonante minutes ce que je demande. Tout est encore très fragile, ça vacille un peu, mais ce n’est pas anormal. Comment trouver des automatismes quand on peut à peine s’entraîner ensemble? On pose les fondations et on les consolide pendant un tournoi, quand on passe quatre ou cinq semaines ensemble. C’est ce que nous avons fait pendant le Mondial brésilien. Nous avons dû franchir quelques obstacles, comme en huitièmes de finale contre l’Argentine. C’est comme ça que joueurs et entraîneurs se sont rapprochés.

Mais l’équipe disposait déjà de bases solides, qui font défaut maintenant.

LÖW: La tâche d’un entraîneur n’est pas évidente quand il n’a plus vu ses joueurs pendant dix mois et qu’il doit les préparer à un match en deux jours. On ne peut rien faire en un laps de temps aussi court. On n’a pas de véritable contact avec les joueurs. On peut parler, mais ça reste superficiel.

Vous évoquez l’importance d’un axe performant. Le problème ne se situe-t-il pas plutôt en défense?

LÖW: La dernière ligne était en effet notre tendon d’Achille, mais c’était moins dû à la défense en elle-même qu’au travail défensif de l’ensemble de l’équipe sur différentes phases de jeu, et pas seulement lors du 6-0 en Espagne. En fait, la défense est le moindre de mes problèmes: il est facile à résoudre quand on peut travailler pendant trois ou quatre semaines.

Qu’est-ce qui est plus difficile à régler?

LÖW: Le compartiment offensif, car il est beaucoup plus complexe. Réagir est simple: comment se placer, comment couper les espaces, tout ça se travaille. Le défi est ailleurs: que faire en possession du ballon?

Quelle est la réponse?

LÖW: Il faut avoir des solutions. Si on n’en a pas en attaque, on expose la défense à des problèmes. Il faut donc avoir des idées, des automatismes, des solutions, des trajectoires pour donner corps à l’offensive. Vite, avec précision. Si on y parvient, on n’a pas de problème en défense.

« Nous avons augmenté la vitesse d’exécution de 2018 à 2019 »

En 2018, suite à l’élimination précoce de l’Allemagne au Mondial, vous avez prôné un football plus rapide. Où en êtes-vous maintenant?

LÖW: Nous avons augmenté la vitesse d’exécution de 2018 à 2019, nos données le prouvent. Nous sommes devenus plus lents en 2020, alors que nous disposons de joueurs rapides, y compris avec le ballon. Mais quand nous le perdons, comme en Espagne, nous avons des problèmes. Nous devons nous bonifier de ce point de vue. C’est une question de concentration, d’anticipation. Conserver le ballon, le protéger, afin de continuer à construire le jeu, même sous la pression adverse. Nous avons une marge de progression de ce point de vue. Nous laissons trop d’espaces en perte de balle.

Vous aimez pratiquer plusieurs styles de jeu avec une équipe qui fait preuve de souplesse tactique. Restez-vous fidèle à ce principe ou voulez-vous instaurer un système fixe pour stabiliser l’équipe?

LÖW: Nous pouvons jouer à trois, quatre ou cinq derrière, mais nous n’avons pas encore assez d’assurance, nous ne sommes pas encore assez dominants pour agir comme il y a quelques années. Nous devons donc davantage nous adapter à l’adversaire. Nous avons besoin de souplesse, puisque nous ne pouvons pas dominer le jeu 70 à 80% du temps. En fait, c’est moins le système que son contenu qui importe. Il faut pouvoir réagir de différentes manières. C’est plus important que le système en lui-même.

Devant un tribunal

Joachim Löw n’aurait-il pas mieux fait de démissionner suite à sa défaite 6-0 en Espagne? Quand il a dû répondre de cette humiliation au siège de la DFB, à Francfort, il donnait l’impression de comparaître devant un tribunal. Löw ne voit pas les choses ainsi. Il insiste: il était trop tôt pour en tirer des conclusions personnelles et il ne considérait pas cette convocation comme une motion de défiance. « Si le président ou un autre membre de la direction de la fédération de football souhaite me parler, il a toujours le loisir de le faire. Je suis un fonctionnaire. Mais j’ai immédiatement précisé que je ne venais pas pour fournir une explication à la défaite en Espagne. Je ne puis effectuer d’analyse sportive qu’après un tournoi, pas après un seul match. En outre, tout le monde sait comme je travaille, y compris Oliver Bierhoff, le directeur avec lequel j’échange régulièrement des idées, sans qu’il ne m’ait jamais donné de consigne sportive. Ça, c’est le domaine exclusif du sélectionneur. »

On ne connaît pas encore le rôle exact de Bierhoff à l’avenir. Estime-t-il avoir encore un avenir avec la Mannschaft? L’avenir nous le dira. On associe souvent les deux hommes, y compris après la déroute ibérique, même si des failles sont alors apparues dans leur union. Pour le moment, Bierhoff cherche un nouvel entraîneur et a précisé qu’il prendrait le temps nécessaire. Une chose semble acquise: il cherche un Allemand. Il n’a pas non plus l’intention de débaucher un entraîneur employé ailleurs. Cependant, la décision finale ne revient pas à Oliver Bierhoff, mais à la direction de la fédération allemande de football.

Explosion

Joachim Löw ne changera pas de philosophie, même pas durant les derniers mois de son mandat. Il l’a fait comprendre le 9 mars, en annonçant son départ prochain. Après quinze ans à ce poste et de nombreux bons moments, comme il l’a rappelé avec ce qu’il fallait de pathos durant la conférence de presse. Löw était détendu, presque soulagé. « Le moment de changer, de rénover et de bouger est venu », a-t-il déclaré, en rappelant que l’Allemagne organisera le prochain EURO, en 2024. « Un tournoi sur nos terres est susceptible de faire bouger beaucoup de choses. La nouvelle génération aura alors atteint son zénith. Un tournoi en Allemagne doit aboutir à une explosion. Je ne me vois plus travailler au poste de sélectionneur en 2024. »

Le contrat de Joachim Löw était valable jusqu’au terme du Mondial 2022, au Qatar. « Mais mon successeur aurait eu trop peu de temps pour faire passer ses idées à l’équipe. Ce processus ne se fait pas en l’espace de quelques mois. »

Löw a nié que son départ soit lié au match catastrophique en Espagne. Ce match a pourtant provoqué de nombreuses discussions, y compris sur sa personne. On dirait qu’il ne tolère pas le moindre doute. En revanche, Löw a parlé du passé, du chemin accompli par l’équipe. Et est resté très vague sur son avenir personnel.

Joachim Löw a maintenant 61 ans et l’équipe nationale entre dans une nouvelle ère. En attendant, Löw a l’intention de consacrer toute son énergie à sa mission, précisant: « Je mobiliserai toutes les forces à cette fin. » Le président de la DFB, Fritz Keller, s’est interrogé: « Peut-être l’annonce de son départ va-t-elle provoquer un déclic auprès des joueurs? Je sais à quel point ils estiment Löw. »

Chacun a ainsi tenté de sauver la face et de présenter les choses sous un angle positif. Au terme d’un feuilleton qui a duré bien trop longtemps.

Joachim Löw a entamé un vraie cure de rajeunissement des cadres.
Joachim Löw a entamé un vraie cure de rajeunissement des cadres.© GETTY
Joachim Löw en novembre 2020, au cours du match catastrophique contre l'Espagne (défaite 6-0).
Joachim Löw en novembre 2020, au cours du match catastrophique contre l’Espagne (défaite 6-0).© GETTY

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