Les moments de la saison cycliste 2022: l’art du pré

Mathieu van der Poel © GETTY
Jef Van Baelen
Jef Van Baelen Journaliste Knack

Quatre de nos journalistes ont choisi un moment qui les a particulièrement frappés cette année. Troisième partie: le dernier virage d’À Travers la Flandre.

Les spécialistes du cyclo-cross détestent les tracés dans les prés, alors qu’ils sont de plus en plus fréquents au calendrier. Que voulez-vous? … Les fermiers ne savent que faire d’un lopin de terre au fin fond de la Flandre. Une partie de la prairie sert de parking, tandis qu’on forme 2.000 virages en tendant des rubans sur l’autre partie. Les coureurs ont l’impression de se retrouver sur une attraction foraine. Il faut constamment freiner et repartir, on a à peine négocié un virage qu’un autre se présente déjà. On ne peut même pas se livrer à fond, il s’agit avant tout de ne pas commettre d’erreurs. Si vous voulez faire enrager Wout van Aert et cie, demandez-leur s’ils se réjouissent de participer à la prochaine édition du genre.

Les physiciens peuvent sans doute nous expliquer comment c’est possible, mais il se fait que Van der Poel prend de la vitesse dans le dernier virage.

Au printemps, pourtant, ce type de cross a été l’arme secrète de Wout van Aert, Tom Pidcock et Mathieu van der Poel, sans qu’ils en soient conscients. Souvenez-vous d’À Travers la Flandre. On parlait surtout de trois hommes. Le premier, Tadej Pogacar, a raté la bataille et tous les amateurs de cyclisme en ont conclu qu’il ne serait pas bon au Tour des Flandres. Le deuxième, Victor Campenaerts, avait claironné que c’était la course de l’année pour lui. Il a mis un braquet supplémentaire et a pimenté le final, mais il a mordu la poussière quand Tiesj Benoot et Mathieu van der Poel, le troisième favori, ont démarré, à deux kilomètres de la ligne. Van der Poel participait à sa première course flamande, quelques jours avant le Ronde. Son dos allait-il encore lui jouer des tours?

Mais ce jour-là, Van der Poel est bon. Sinon, il ne serait pas en tête en fin de course. Mais ce n’est pas non plus le Mathieu d’antan. Ce n’est d’ailleurs pas lui qui place le démarrage décisif et il peine à rattraper Benoot, qui s’est échappé. Dans le dernier kilomètre, Benoot, plus lent, se met logiquement dans la roue du Néerlandais. Les deux hommes prennent un tournant à 90° pour aborder la Verbindingsweg. Les physiciens peuvent sans doute nous expliquer comment c’est possible, mais il se fait que Van der Poel prend de la vitesse dans ce dernier virage. Du grand art. Le Néerlandais lâche son concurrent sans même pédaler. Le pauvre Benoot doit sprinter pour revenir dans la roue de son concurrent. Un démarrage gratuit dont Van der Poel ne se rend pas compte. Où se situe la différence? Les deux hommes sont de la même génération. On est prêt à parier qu’ils ont à peu près le même kilométrage dans les jambes. Mais Van der Poel a négocié une infinité de virages, grâce aux cross qui se déroulent en prairie.

À la sortie du virage, Mathieu van der Poel frôle les barrières nadar. Tiesj Benoot veut copier le Néerlandais, mais panique et perd cinq mètres de plus en rectifiant sa trajectoire. Tous ceux qui ont déjà eu peur de tomber peuvent le comprendre. Van der Poel n’a pas l’air d’imaginer qu’une manœuvre aussi proche des barrières peut mal tourner. Il regorge d’assurance. Il pourrait l’embouteiller et la vendre au litre. À ce stade, il n’est plus nécessaire de sprinter. À cent mètres de l’arrivée, Benoot a compris qu’il ne servait à rien d’insister.

«Je n’étais pas le plus fort aujourd’hui et j’espère pouvoir me reposer d’ici le Tour des Flandres», déclare le vainqueur dans une brève interview. Les lits doivent être bons, chez les Van der Poel. Quatre jours plus tard, il s’adjuge le Ronde.

Mathieu van der Poel © GETTY