Iljo Keisse, l’Empereur du Kuipke: «Les plus beaux moments, c’étaient quand les gens se levaient pour m’applaudir»

"Il m’arrivait parfois de me sentir mieux après une défaite qu’après une victoire." © GETTY

Vingt ans après ses débuts, Iljo Keisse (39 ans) a pris congé de ses supporters. Avant de prendre ses fonctions de directeur sportif de l’équipe Soudal-Quick-Step, l’Empereur du Kuipke jette un dernier regard sur son impressionnante carrière aux Six Jours de Gand.

«C’est au Kuipke que tout a commencé. Mon père entraînait les coureurs sur la piste. Plus tard, il est devenu exploitant et manager du Blaarmeersen (un centre sportif et récréatif à Gand, ndlr). Enfant, j’assistais toujours aux Six Jours. Je n’ai donc jamais rien connu d’autre que le cyclisme sur piste. On peut vraiment dire que c’est à cause des Six Jours de Gand que j’ai commencé à faire du cyclisme.

Aussi loin que je me souvienne, je me vois assister aux Six Jours avec mon père. La place centrale était beaucoup plus accessible qu’aujourd’hui, il n’y avait pas autant de monde que maintenant. C’étaient les places les moins chères car elles étaient debout. Mais dans les virages, il y avait une petite balustrade orange sur laquelle on pouvait s’asseoir un peu. On n’était qu’à deux mètres des coureurs, au cœur de l’action. Quand ils passaient à toute vitesse, on les sentait littéralement. Je n’oublierai jamais ça, tout comme je me souviens encore très bien que je longeais la balustrade pour demander des autographes à mes héros.

Silvio Martinello était un peu le patron des coureurs de six jours. Ce n’était pas le plus sympathique, il tirait toujours la gueule mais, un soir, il m’a donné son cuissard, un Saeco. J’étais tellement fier que, le jour-même, j’ai fait un tour de piste en le portant. Je suivais aussi de très près les meilleurs Belges: Etienne De Wilde et Stan Tourné, mais aussi Danny Clark et Urs Freuler.

Iljo Keisse au Kuipke lors de son dernier succès aux Six Jours de Gand en 2018.
Iljo Keisse au Kuipke lors de son dernier succès aux Six Jours de Gand en 2018. © GETTY

Quelques années plus tard, je me suis surtout intéressé à Carsten Wolf, car il était le premier à rouler avec des roues en carbone à trois rayons. Avec des couleurs vives. Je trouvais ça fantastique. Pendant les Six Jours, je passais la soirée à regarder les coureurs passer. Quand l’un d’entre eux avait des roues spéciales, ça attirait le regard des spectateurs. C’est pourquoi j’ai toujours veillé à mon look. Je trouve que c’est très important.

L’an dernier, je me suis vraiment fâché parce qu’on m’a donné un cuissard noir sans m’en avertir. Je ne suis déjà pas fan des cuissards noirs, mais en plus, j’avais fait peindre mon vélo en bleu parce que j’étais convaincu que j’allais rouler en bleu. Non seulement on nous a donné un cuissard noir, mais aussi un maillot doré avec des manches bleu clair. Avec mon casque blanc, j’avais vraiment l’air d’un clown. Cette fois, j’ai explicitement demandé suffisamment tôt à l’avance qu’on ne me donne pas un maillot ou un cuissard sans me demander mon avis. C’est ma dernière apparition et c’est l’édition du centenaire: je veux être beau sur mon vélo.»

«Gilmore m’a tout appris»

«La première fois que j’ai participé aux Six Jours de Gand, j’avais Jean-Pierre van Zyl pour partenaire. Ma seule ambition était de le lancer le mieux possible dans les épreuves courtes. Ça n’a pas vraiment fonctionné, mais il a beaucoup gagné et il a même battu le record de la piste. Pour le reste, je voulais surtout apprendre, ne pas concéder trop de tours – ce qui n’a pas vraiment fonctionné puisqu’on a terminé derniers à quarante tours (il rit) – et ne pas gêner les autres.

La piste de Gand est très particulière: elle ne fait que 166 mètres et elle est super raide, très technique. Si on pouvait organiser les Six Jours au Blaarmeersen, une piste de 250 mètres, on aurait suffisamment de place et les coureurs ne se gêneraient pas. Sur une piste courte comme celle du Kuipke, on se retrouve vite coincé dans un relais. Et quand on vient de se faire lâcher, il faut toujours veiller à garder la bonne position par rapport à ceux qui, devant ou derrière soi, sont aussi hors course.

Sur la piste, j’essaye d’éviter au maximum les coureurs qui roulent à Gand pour la première fois. C’était pareil en 2002 pour ceux qui faisaient tout le circuit alors que je débutais. Même si, à l’époque, j’étais plus fort techniquement qu’aujourd’hui (il grimace) parce que je n’avais pour ainsi dire jamais rien fait d’autre que rouler sur la piste. Lorsque j’avais douze ans, je faisais la piste en sens inverse dans le noir et sans tenir le guidon. À mes débuts, je n’avais pas peur de faire des erreurs, mais les autres ne me connaissaient pas, évidemment.

Trois ans plus tard, j’ai remporté les Six Jours de Gand pour la première fois. J’ai eu la chance de rouler avec un très bon coureur expérimenté: Matthew Gilmore. Avant ça, on avait déjà remporté les Six Jours de Grenoble et, en été, on avait gagné le titre européen dans la course aux points. Sans Matthew, j’aurais peut-être attendu cinq ans de plus avant de remporter mes premiers Six Jours. J’étais jeune et j’ai eu la chance d’être encadré chaque jour par un professionnel expérimenté. Il m’a tout appris: la tactique, la technique, les relais, les entraînements, etc.»

«J’ai aussi fait le show»

«La première victoire est toujours belle. Elle fait partie de mon top 3 des Six Jours de Gand, même si je la dois entièrement à Matthew. J’ai simplement dû suivre son rythme sans m’effondrer. C’était un de mes points forts: je savais rouler sans relâche. Mais je n’avais pas encore le démarrage d’un Gilmore. Ce n’est arrivé que quelques années plus tard.

C’est pourquoi, dans mon top 3, je place aussi une des victoires avec Robert Bartko. De plus, à mes yeux, c’est un des coureurs de Six Jours les plus agréables. Quand on le voyait comme ça, il n’avait pas l’air supersonique, mais il pouvait tirer un grand braquet pendant très longtemps (il fait de grands mouvements avec ses bras). Il était très costaud et dans les relais, il me relançait puissamment. Ça me permettait d’exploiter au mieux ma vitesse. Grâce à Bartko, on aurait dit que je démarrais aussi bien que Bruno Risi, alors que je n’étais pas encore aussi rapide.

"Quand j'étais gamin, la place centrale était beaucoup plus accessible qu’aujourd’hui."
« Quand j’étais gamin, la place centrale était beaucoup plus accessible qu’aujourd’hui. » © GETTY

Je ne fais pas de différence entre la victoire de 2007 et celle de 2008. Certains coureurs retiennent tous les détails: lors de l’étape avec arrivée à tel sommet, on a d’abord escaladé tel col et il s’est passé ceci ou cela. Moi pas. Il n’empêche que je me souviens du principal et que je sais quels autres Six Jours je place dans mon top trois: ceux de 2015, avec Michael Mørkøv. À l’époque, on était largement au-dessus du lot. J’ai fait ce que les gens attendaient de moi depuis des années: j’ai gagné, mais j’ai aussi fait le show.

Maintenant, je roule tellement à fond que je n’y arrive plus et c’est frustrant. Sauf derrière derny, parce que j’arrive à bien accrocher. C’est un don que je ne perdrai jamais, mais faire une doublette (gagner deux tours consécutifs, ndlr), faire un tour et reprendre un coureur, je n’y arrive plus. Maintenant, je dois observer, doser et veiller à ne pas dépasser mes limites.»

«De Ketele est le coureur qui m’a le plus motivé»

«J’ai remporté sept fois les Six Jours de Gand, mais – et c’est peut-être bizarre à dire – gagner une fois ou sept fois, c’est à peu près pareil pour moi. Je suis content de l’avoir fait mais les plus beaux moments, c’étaient ceux où le gens se levaient pour m’applaudir ou scander mon nom. Le plus important pour moi, c’était de les rendre fous. Il m’arrivait parfois de me sentir mieux après une défaite qu’après une victoire.

Vous savez, les Six Jours, c’est un concept spécial: c’est très dur, mais il doit y avoir du suspense. La meilleure paire gagne, mais jamais avec cinq tours d’avance. J’ai toujours veillé à cela. Je n’aimais pas quand ça semblait trop facile, même si je gagnais. Les meilleurs Six Jours, c’étaient ceux où tout le monde se donnait à fond, même les derniers. Parfois, ça me manque.

Comme je viens de le dire, j’adorais quand les gens scandaient mon nom, mais je dois nuancer. Parfois, je ne trouvais pas ça si agréable. Comme l’année où je n’ai pas pu participer suite à une blessure à l’auriculaire (2017, ndlr). J’étais chaque soir dans les tribunes, car j’aime assister aux Six Jours. Lorsque les gens me voyaient, ils commençaient à crier. Mais Kenny (De Ketele, ndlr) venait de gagner une épreuve. Je trouvais que ce n’était pas chouette pour lui.

Keisse avec Mark Cavendish à Gand en 2014.
Keisse avec Mark Cavendish à Gand en 2014. © GETTY

Ça ne s’est peut-être pas vu suffisamment, mais j’ai énormément de respect pour Kenny De Ketele, en tant que coureur et en tant qu’homme. Rien que d’en parler, j’en ai la chair de poule. Je trouve qu’il a bâti sa carrière de façon phénoménale. Quand on peut terminer à un aussi haut niveau qu’il l’a fait l’an dernier – pour moi, il a même arrêté trop tôt – je dis chapeau. Je ne sais pas si j’y arriverai, je crains que non (il rit).

Évidemment, on a plus souvent été rivaux qu’équipiers, on n’a même jamais participé aux Six Jours de Gand ensemble. En soi, c’était une bonne chose pour le public, car deux coureurs locaux s’affrontaient et il y avait de la concurrence. Personnellement, ça m’a procuré des avantages, car Kenny est le coureur qui m’a le plus motivé tout au long de ma carrière. Il m’a poussé plus souvent qu’à son tour dans mes derniers retranchements et, au cours des dernières années, je n’arrivais plus à le suivre. C’est pour ça que, quelque part, je ne suis pas mécontent qu’il ait arrêté, sans quoi il aurait encore gâché mes derniers Six Jours.»

«On n’a jamais été équipier avec Zabel. Dommage!»

«Kenny est un des meilleurs coureurs de ces dernières années, mais le plus fort que j’ai affronté au Kuipke, c’est sans doute Bruno Risi. Pendant des années, il a roulé avec son beau-frère, Kurt Betschart, et ils ont souvent gagné (37 victoires, un record pour une paire, ndlr) mais ça lui a aussi coûté quelques victoires. Betschart n’était pas un mauvais coureur, mais il n’avait pas le même niveau. Risi faisait tout: il attaquait, il creusait l’écart ou bouchait les trous. Betschart – Bisi, comme on l’appelait – n’avait qu’à suivre. Et il le faisait bien, il craquait rarement.

En 2015, lors de sa victoire avec Michael Mørkøv.
En 2015, lors de sa victoire avec Michael Mørkøv. © GETTY

Risi et moi avons formé un duo un soir, car mon partenaire et le sien étaient tous les deux malades, mais on n’a jamais été équipiers lors d’un Six Jours. Pareil pour Erik Zabel, un excellent pistier et une de mes idoles sur route.

C’est dommage, mais il y a plus grave. Je pense à ma suspension – le tribunal m’a donné raison et j’ai eu droit à des indemnités, mais ce fut une période difficile – ou, plus tragique encore, à l’accident mortel d’Isaac Gálvez en 2006. (Il marque une pause) J’en ai encore parlé voici peu avec quelqu’un qui était dans la tribune ce soir-là et ça conforte ce que je pense: c’est quelque chose qu’on n’oublie jamais.

À l’époque, on formait une véritable bande, un groupe relativement limité qui était en route tout l’hiver. Je me suis fais des amis, mais il y a aussi des gens que je ne pouvais pas voir. Je m’entendais bien avec des gens comme Robert Slippens et Danny Stam mais après, chacun fait son chemin et comme il y a peu de Six Jours, je ne les vois plus très souvent.

Marc Hester m’a aussi beaucoup aidé. Le monde des Six Jours est un monde à part et on a parfois besoin d’un coup de main, notamment pour faire une doublette. Quand on est en tête et qu’on laisse le rythme retomber de deux kilomètres/heure, l’attaquant est vite parti. J’ai toujours pu compter sur Marc, il était mon co-pilote. Certains coureurs en avaient cinq ou six, sans quoi ils n’y arrivaient pas (il rit).

Il est impossible de bien s’entendre avec tout le monde. Je me disputais souvent avec Franco Marvulli. On a connu nos meilleurs moments plus ou moins en même temps et on luttait donc souvent pour la victoire.»

«Je suis toujours nerveux avant Gand»

«Vingt ans après ma première, je m’apprête à disputer mes derniers Six Jours de Gand. Je me réjouis d’y être, mais je dois avouer que, ces dernières années, c’était devenu une corvée. Après une saison sur route, j’étais vidé en septembre et je devais encore courir pendant un mois. Après trois ou quatre jours de repos, je reprenais l’entraînement pour être prêt pour Gand. C’était même parfois un peu trop et il se pourrait que je le paye encore cette fois.

Cette saison, en effet, rien ne va. La première partie, des classiques printanières au championnat de Belgique, n’a pas été bonne. De plus, j’ai eu le Covid juste avant le championnat. Ça a duré huit jours, puis je suis parti en stage en altitude avec un seul objectif: faire mieux lors de la deuxième partie. Mais ce fut dramatique, encore pire que la première. Regardez mes résultats sur Procyclingstats : après le stage en altitude, c’est presque DNF (Did Not Finish, ndlr) partout. Maintenant, j’attaque la troisième partie avec Gand et ma soirée d’adieux le 24 novembre. J’ai encore envie et je travaille pour ça, mais ça ne va pas comme je le voudrais.

Avec Matthew Gilmore et leurs médailles de bronze de l'américaine aux Mondiaux de Los Angeles en 2005.
Avec Matthew Gilmore et leurs médailles de bronze de l’américaine aux Mondiaux de Los Angeles en 2005. © GETTY

Quand on roule été comme hiver sans prendre une longue période de repos, on finit par le payer. C’est mon cas (il sourit). Je suis toujours nerveux avant Gand, mais ce qui me tracasse cette fois, c’est mon niveau. J’aurai quarante ans à la fin de l’année, je ne peux pas le cacher. Le tour de piste ou le 500 mètres, ça ne va plus et même dans les autres courses, je me heurte souvent à mes limites alors qu’avant, ce n’était pas le cas. Mais bon, à Gand, je peux toujours donner un peu plus et si mon partenaire est fort, je peux peut-être finir en beauté aux Six Jours de Gand.»

Vainqueur avec seize partenaires différents

86 participations à des Six Jours 28 victoires:

7 x avec Robert Bartko

4 x avec Matthew Gilmore

4 x avec Niki Terpstra

1 x avec Peter Schep, Danny Stam, Franco Marvulli, Morgan Kneisky, Glenn O’Shea, Kenny De Ketele, Marc Hester, Silvan Dillier, Matthew Gilmore, Michael Mørkøv, Marcel Kalz, Elia Viviani, Jasper De Buyst

7x victoires à Gand

2005 avec Gilmore

2007 avec Bartko

2008 avec Bartko

2010 avec Schep

2012 avec O’Shea

2015 avec Mørkøv

2018 avec Viviani

En 2006, les Six Jours ont été arrêtés le cinquième jour en raison de l’accident qui a coûté la vie à Isaac Gálvez. Par respect pour le coureur et sa famille, Iljo Keisse et Robert Bartko ont refusé la victoire.

Keisse: «Pendant mes plus belles années, je me souciais peu du nom de celui à qui on m’associait. Ça se voit d’ailleurs au palmarès puisque j’ai gagné avec plusieurs coureurs. J’ai remporté tous les Six Jours, à l’exception de ceux de Berlin. Ça manque à mon palmarès parce que c’étaient de très beaux Six Jours, dans une salle magnifique. Mais je suis tout de même très satisfait de ma carrière.»

Avec Niki Terpstra aux Six Jours de Rotterdam en 2015.
Avec Niki Terpstra aux Six Jours de Rotterdam en 2015. © GETTY
Iljo Keisse et Robert Bartko, le coéquipier avec lequel il a le plus connu de succès.
Iljo Keisse et Robert Bartko, le coéquipier avec lequel il a le plus connu de succès. © GETTY