Plus qu’un maillot : comment la tunique jaune iconique du Brésil divise

le Brésil, en jaune, célèbre devant son public, en jaune, la victoire contre la Serbie. © Belga

Tout le monde connaît le célèbre maillot brésilien. Il fait spontanément penser aux exploits de Neymar, Pelé ou Ronaldinho. Mais au Brésil, une véritable bataille divise le pays autour de la fameuse vareuse.

« Voici le nouveau maillot du Brésil. Il représente 210 millions de Brésiliens. C’est le nôtre. » C’est de la sorte que Nike a présenté le maillot de la Seleçao pour la Coupe du monde. Un clip innocent pourrait-on penser à première vue, mais la vidéo met en scène plusieurs Brésiliens qui sont ouvertement impliqué, à gauche ou à droite, dans la politique nationale. Et ça a plus d’importance qu’on ne l’imagine.

« Quelques jours après la sortie du maillot, je suis allé en acheter un en magasin », a expliqué à la BBC l’étudiant brésilien João Vitor Gonçalves de Oliveira. « Quand j’ai tendu le maillot au caissier, il s’est fendu d’un large sourire. Il pensait que j’étais un partisan du président Jair Bolsonaro (le politicien d’extrême droite qui est président du Brésil jusqu’au 1er janvier, ndlr). Il s’est immédiatement lancé dans un sermon anti-gauche et contre le candidat à la présidentielle Lula. Il se fait que je suis complètement anti-Bolsonaro, mais j’ai juste fait semblant de rien. Aujourd’hui, si vous achetez ce maillot au Brésil, vous êtes considéré comme un bolsonariste ». Ce témoignage montre à quel point le maillot emblématique de Pelé, Ronaldo et Rivaldo est devenu polarisant. C’est le symbole d’un Brésil divisé.

Walter Casagrande Jr, ex-international présent à la Coupe du monde 1986 et aujourd’hui consultant à la télévision brésilienne, rejoint le jeune étudiant. « On a complètement merdé. Il s’est passé tellement de choses au fil des ans qu’aujourd’hui, on ne peut plus porter notre maillot en rue », a-t-il raconté à The Athletic.

De la rue à la politique

Pour revenir aux racines du problème, il faut remonter à 2014 et aux manifestations contre la présidente de l’époque, Dilma Rousseff. Les protestataires exigeaient sa mise en accusation après qu’un scandale de corruption la concernant a éclaté. Et ils le faisaient en arborant les couleurs du Brésil, et plus particulièrement le fameux maillot jaune. Des slogans patriotiques et ancré à droite tels que « Mon parti, c’est le Brésil » ou « Je ne veux pas de rouge sur mon drapeau », faisant clairement référence à la gauche de Mme Rousseff et de ses prédécesseurs, étaient scandés.

Tout a donc commencé en 2014 et a atteint son premier sommet en 2018 lorsque le candidat d’extrême droite à la présidentielle Jair Bolsonaro a fait campagne avec le maillot jaune sur les épaules et l’a clairement associé à son parti, comme il l’a également fait pour le drapeau national. Ceux qui sont descendus dans la rue ou sont allés voter pour Bolsonaro l’ont donc fait en jaune ou drapé dans le drapeau national. À gauche, rien de tout cela. Les présidents précédents n’arboraient pas le maillot de Neymar et consorts et n’avaient pas de lien particulier avec le drapeau.

Jair Bolsonaro a fait campagne avec le maillot jaune sur les épaules et l’a clairement associé à son parti, comme il l’a également fait pour le drapeau national. (Photo by Juan MABROMATA / AFP)

Alors qu’on ne voyait jamais un politicien porter un maillot de foot avant 2018, c’est arrivé de plus en plus souvent par la suite. Selon une étude, Bolsonaro aurait porté quelque 86 maillots différents au cours de ses quatre années de présidence, a expliqué Casagrande à The Athletic. Cette année encore, le Brésilien de 77 ans a fait campagne en portant le maillot, et a appelé les gens à voter vêtus de la même manière.

En conséquence de quoi, les Brésiliens qui ne sont pas de droite ont perdu toute affinité avec leur équipe nationale. C’est également en partie parce que certains acteurs clés de la Seleção se sont ouvertement rangés du côté de Bolsonaro. Lucas Moura, Dani Alves, Thiago Silva et des légendes comme Ronaldinho, Ronaldo et Romario ont chanté les louanges du président. Mais le joueur le plus important à côtoyer était Neymar. Le capitaine de l’équipe brésilienne a appelé sur TikTok à voter pour Bolsonaro et a même été l’invité d’un livestream du président… en maillot jaune. De manière non négligeable, la star du PSG a ainsi été exemptée d’une grande partie de ses impôts.

Le retour du bleu et blanc ?

D’autres qui font en sorte que le peuple puisse à nouveau s’identifier à l’équipe nationale. « Je suis un fan, un joueur et un Brésilien et je veux représenter les valeurs de notre unité dans le monde entier. Nous sommes tous des Brésiliens », a ainsi déclaré Richarlison. L’entraîneur national Tite a même annoncé qu’en cas de titre mondial, l’équipe ne se rendrait pas à la résidence officielle du président à Brasilia, la capitale.

Les supporters opposants à Bolsonaro qui veulent tout de même soutenir la Seleção cherchent donc des alternatives. Ainsi, le maillot bleu est parti plus vite que le jaune. Quelques heures seulement après sa sortie, il était épuisé partout. Certains estiment d’ailleurs que le maillot jaune est devenu trop politique et devrait disparaître. Ils veulent récupérer le maillot blanc et bleu que l’équipe nationale a porté jusqu’en 1950. Celui-ci avait été aboli suite à la défaite du Brésil en finale de la Coupe du monde, à domicile, contre l’Uruguay. Un événement qui reste à ce jour une page noire de l’histoire du football brésilien.

Les supporters opposants à Bolsonaro qui veulent tout de même soutenir la Seleção cherchent donc des alternatives. Ainsi, le maillot bleu est parti plus vite que le jaune. . (Photo by RODRIGO BUENDIA / POOL / AFP)

Voir la vareuse jaune disparaitre bientôt semble toutefois utopique. Le maillot est non seulement emblématique dans le pays, mais il l’est aussi à l’étranger, comme une sorte de symbole du pays. C’est pourquoi le président de gauche nouvellement élu, Lula, fait tous les efforts du monde pour « récupérer » le maillot. Ainsi, celui qui deviendra officiellement président le 1er janvier, a regardé le match de Coupe du monde entre le Brésil et la Serbie vêtu du maillot jaune, ce qu’il n’aurait jamais fait durant son premier mandat. « Nous ne devons plus avoir honte de le porter. Le vert et le jaune sont les couleurs de 210 millions de Brésiliens qui aiment ce pays ». Un sixième titre mondial arrangerait bien le nouveau président dans cette lutte. Ainsi, la mission sportive de Neymar et de ses coéquipiers est également une mission politique.

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