« Roger Federer a prouvé qu’un joueur de haut niveau pouvait aussi rester modeste »

Roger Federer, le champion modeste. (Photo by Tim Clayton/Corbis via Getty Images)

Roger Federer va faire ses adieux au monde du tennis à la Laver Cup. Il va refermer un chapitre long de 24 ans. Marc De Hous, ex-entraîneur de Kim Clijsters et actuellement commentateur à Play Sports, revient sur cette période unique dans l’histoire du tennis. « Il n’est peut-être pas le meilleur en termes de résultats, mais il l’est en termes d’émotions. »

Au cours de sa longue carrière, Federer a terminé cinq saisons à la place de numéro 1 mondial. Il a remporté 103 tournois et se classe troisième en termes de succès en Grand Chelem (20). Le monde du tennis va donc dire au revoir à une véritable icône. Ce départ à la pension n’est pourtant pas une grande surprise, car le Suisse luttait contre des blessures depuis plusieurs saisons et a disputé son dernier match en simple, à Wimbledon, voici plus d’un an. Son dernier match dans son jardin restera donc une défaite en quart de finale contre le Polonais Hubert Hurkacz. Voilà qui fera un autre beau souvenir a posteriori pour ce dernier.

« Le fait qu’il n’ait pas participé à Wimbledon cette année était déjà un signe de cette annonce », nous confie Marc De Hous. « Il voulait retourner au tournoi de Bâle, sa ville de Bâle, alors vous compris. Il y avait de fortes chances qu’il fasse ses adieux là-bas. Mais maintenant, ce sera encore plus tôt, à la Laver Cup à la fin du mois ».

Les adieux de Federer étaient attendus depuis un moment, pourquoi a-t-il fallu tant de temps pour qu’il annonce sa décision ?

MARC DE HOUS : « Federer a toujours été un livre fermé. Vous ne savez pas grand-chose de sa vie privée et de ses blessures. Tout est cadenassé pour que les adversaires ne connaissent pas ses points faibles. Cela se passe très souvent comme cela. Effectuer ses adieux à son sport est aussi un processus, qui est très difficile. Ces joueurs ont du mal à se passer de l’adrénaline que procure un match. Ils espèrent aussi que les choses vont s’améliorer à nouveau, alors que ce n’est souvent pas le cas. Peut-être qu’il attendait encore un peu pour faire de plus beaux adieux, mais qu’il s’est rendu compte que ce n’était plus possible. Wimbledon était une possibilité de le faire, mais peut-être qu’il ne voulait pas y aller. La saison dernière, contre Hurkacz, il avait même concédé un 6-0 dans le dernier set. Ce n’est pas de cette manière que tu veux dire au revoir à un sport qui t’a tant donné. Vous n’avez pas vraiment envie de vivre cela dans un petit tournoi non plus. La Laver Cup (où les meilleurs joueurs d’Europe affrontent ceux du reste du monde) se jouera dans une atmosphère beaucoup plus détendue pour refermer le grand livre de sa carrière. »

Revenons un instant sur ses débuts. A-t-on immédiatement compris que Federer serait un joueur unique en son genre ?

DE HOUS : « Il avait un énorme talent. Cette période était caractérisée par la puissance et Federer tranchait avec son jeu léché et basé sur la technique. Il était un artiste sur le terrain, unique parmi tous ces joueurs qui s’appuyaient uniquement sur leur force. Federer possédait tout. Il jouait comme un dieu, pour ainsi dire. Personne ne savait quoi faire contre lui. Il y a eu des saisons où il n’a perdu que trois fois sur l’année entière. C’était tout simplement phénoménal. »

Toute l’élégance du geste du roi Roger dans son jardin londonien. (Photo by Julian Finney/Getty Images)

À l’époque, Federer était encore un jeune homme fougeux. Quelqu’un qui osait parfois ouvrir sa bouche ou frapper sa raquette au sol. Un Federer que l’on a du mal à imaginer quand on le voir aujourd’hui. D’où vient ce changement ?

DE HOUS : « C’était un connard (sic) sur le terrain, quelqu’un qui se comportait vraiment mal. Le changement serait intervenu après le décès de son entraîneur, Peter Carter, dans un accident de voiture. Cela l’a complètement transformé. Après, ce sont des péchés de jeunesse. Comparé à John McEnroe, qui est resté un rebelle enragé tout au long de sa carrière, Federer est devenu un vrai gentleman. Il est maintenant la preuve vivante que vous pouvez changer du tout au tout, donc je ne vois certainement pas ce début de carrière tumultueux comme une tache dans sa carrière. »

Au-delà de sa métamorphose en gentleman, comment a-t-il évolué au niveau du tennis pur ?

DE HOUS: « Il a commencé à jouer de manière beaucoup plus offensive au fil des années. Ce qui le caractérise, c’est son « sabre ». C’est sa technique consistant à prendre la balle sur le service de l’adversaire immédiatement après le rebond. Pour cela, il faut déjà se placer beaucoup plus haut sur le terrain, à un mètre de la ligne de fond, ce qui ne se faisait pas au tennis. Comparez cela à un service « à la cuillère », vous ne faites pas vraiment cela non plus. Le fait qu’il ait osé appliquer cette technique du « sabre » en dit long sur son évolution technique. Elle l’a transformée en joueur beaucoup plus offensif. En dehors de cet aspect, il a toujours modifié sa tactique, avec plus de « dropshots », par exemple. Tout cela pour trouver des solutions afin de contrer des Rafael Nadal et Novak Djokovic qui prenaient souvent l’ascendant sur lui lors de leurs confrontations. »

Affirmeriez-vous que la concurrence des deux autres membres du Big Three a été une aubaine dans cette évolution ?

DE HOUS : « Absolument, car les meilleurs joueurs ont besoin de ces rivalités pour se stimuler et se tirer vers le haut. Ils veulent toujours relever de nouveaux défis pour devenir encore meilleurs et cela se produit lorsque de nouveaux joueurs de haut niveau entrent en scène. Federer a toujours voulu être le meilleur et Nadal et Djokovic l’ont certainement poussé dans ses limites. Ce trio a tellement dominé le tennis pour des générations, qu’on en reparlera encore pendant des décennies. Ils se sont poussés les uns les autres pour élever leur niveau de jeu à des sommets qu’on atteindra peut-être plus jamais. »

L’émergence de rivaux de la carrure de Rafael Nadal et Novak Djokovic ont permis d’avoir un Federer beaucoup plus offensif au fil des années. (Photo by Clive Brunskill/Getty Images)

Pourquoi, selon beaucoup d’observateurs, Roger Federer est-il le plus grand de tous les temps, le GOAT (Greatest Of All Time) ?

De HOUS : « Il a prouvé qu’un joueur de haut niveau pouvait aussi rester modeste. Federer est toujours resté très accessible et n’a jamais pris de grands airs. Ce qu’un Djokovic, par exemple, fait à côté et aussi sur le terrain, c’est quelqu’un de complètement différent de Federer. À cet égard, le Suisse est peut-être le plus grand joueur de tennis de tous les temps. Mais si vous regardez seulement les résultats, vous ne pouvez pas affirmer cela. Il n’a pas remporté assez de Grands Chelems pour revendiquer ce titre, même s’il a encore une occasion en or de remporter son neuvième Wimbledon en 2019 lors d’une finale qui restera dans la légende. Il a eu deux balles de match en finale, mais n’a pas su conclure contre Djokovic. Cela a dû être très dur pour lui. En termes d’émotions suscitées, de charisme et d’aura, en revanche, il est sans doute le plus grand de tous les temps. »

Quel souvenir garderez-vous de Roger Federer ?

DE HOUS : « C’était un Mozart sur le court. Il avait le charisme d’un joueur de haut niveau et était un vrai gentleman sur le terrain et en dehors. À cet égard, personne ne lui arrive à la cheville. Et je ne vois pas non plus de successeur immédiat. Peut qu’il n’y en aura jamais d’ailleurs. Roger Federer était unique, il n’y en a pas deux comme lui. »

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