L’empire financier de Federer et Williams

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Alors que la carrière exceptionnelle de Roger Federer touche à sa fin, Serena Williams a probablement disputé son dernier match à l’US Open ce vendredi soir. Outre un palmarès impressionnant, ces deux icônes ont un autre point commun: le Suisse est le joueur le plus riche de tous les temps tandis qu’aucune sportive américaine n’a gagné plus d’argent que la cadette des sœurs Williams. Comment ont-ils bâti cet empire financier?

Roger Federer le joueur le plus riche (et le plus influent)

Pour beaucoup de monde, Roger Federer est le meilleur joueur de tous les temps. Sauf peut-être pour les fans de Novak Djokovic et de Rafael Nadal. Ce qui est sûr, c’est qu’aucun joueur n’a gagné autant d’argent que le Suisse, qui est le premier à avoir franchi le cap du milliard de dollars (voir encadré). Il le doit à son palmarès exceptionnel, mais aussi à son style gracieux, à sa personnalité et à l’immense popularité qui en découle.

Le montant des prize money remportés en plus de vingt ans de carrière par Federer ne représente qu’une toute petite partie de sa fortune personnelle.

Ce qui est impressionnant, c’est que Federer ait amassé autant d’argent en venant d’un petit pays. En matière de sponsoring, les Américains, les Asiatiques ou les joueurs de plus grandes nations européennes sont effectivement plus attractifs puisqu’ils représentent un plus grand marché. À ses débuts, Federer a d’ailleurs du mal à décrocher des contrats lucratifs. Ça a changé lorsqu’il a commencé à enchaîner les victoires en Grand Chelem et est devenu le visage du tennis masculin. Au fil des années, son portefeuille de sponsors s’est étoffé: Barilla, Mercedes-Benz, Moët & Chandon, Rolex, Wilson, Crédit Suisse…

Cette banque continuera même à sponsoriser Federer après sa carrière. Pareil pour Uniqlo, le détaillant japonais avec lequel il a signé un contrat de dix ans en 2018 et qui lui verse trente millions de dollars par an, soit trois fois ce que Nike lui avait offert au cours des dix années précédentes. Pourtant, en 2008, il s’agissait déjà du contrat le plus lucratif de l’histoire du tennis. Nike ne pouvait et ne voulait pas proposer autant qu’Uniqlo pour un joueur qui ne jouerait plus longtemps. La firme américaine ne veut pas investir en sponsoring plus de 10% de son chiffres d’affaires sur le marché des vêtements de tennis, celui-ci étant limité. Et comme elle soutenait déjà Rafael Nadal et Serena Williams, ça devenait difficile.

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Ce qui est étrange, c’est que le contrat avec Uniqlo ne concerne que les vêtements, pas les chaussures. Federer a d’abord joué avec Nike, qui possédait le fameux logo RF. Puis il a découvert On Running, une marque suisse qui l’a tellement impressionné qu’en novembre 2019, il en est devenu actionnaire. Selon certains, il détiendrait 3% des actions. Federer, lui, se contente de dire qu’il a dû « réfléchir à deux fois », avant d’investir une telle somme. À l’époque, On Running valait en effet deux milliards de dollars. 3%, c’est… soixante millions.

En septembre 2021, lorsque l’entreprise est entrée au New York Stock Exchange, le cours des actions a grimpé de 46%. À un certain moment, l’entreprise valait onze milliards de dollars, soit cinq fois et demie ce qu’elle valait lorsque Federer est entré au capital. Faites le compte. Entre-temps, le prix de l’action a chuté de 50%, mais la plus-value reste significative. C’est en grande partie grâce à cela que la fortune du Suisse est évaluée à plus d’un milliard d’euros. Même si ça change tous les jours, en fonction du cours de la bourse.

Le contrat avec Uniqlo a également contribué aux revenus du Suisse. En 2020 et 2021, alors qu’il n’a pratiquement pas joué en raison d’opérations au genou, son compte en banque s’est enrichi de respectivement, 106,3 et nonante millions de dollars. En 2020, il fut même le premier joueur de tennis de l’histoire à faire partie de la liste des sportifs les mieux payés publiée par le magazine Forbes. Le montant des prize money remportés en plus de vingt ans de carrière (130,5 millions de dollars pour 158 millions à Djokovic et 131 millions à Nadal) ne représente qu’une toute petite partie de sa fortune personnelle.

Roger Federer est donc bien parti pour confirmer ce que son manager, Tony Godsick, affirme depuis des années: il est encore plus redoutable en affaires qu’au tennis. Au fil des années, le Suisse a appris à prendre les bonnes décisions en dehors des courts également. Car là non plus, il ne laisse rien au hasard. Perfectionniste, il veut tout contrôler, tout savoir. Il a des idées et, dans la mesure du possible, il est toujours disponible pour ses partenaires financiers. Malgré les tournois et malgré ses quatre enfants.

Chez On Running, Federer est donc très actif – il faut dire qu’il y a beaucoup d’argent en jeu. Il assiste à des réunions en ligne et se rend souvent au siège principal. On dit qu’il y a deux ans, il s’est montré très exigeant avec les concepteurs de The Roger Pro, les premières chaussures de tennis de la marque, lancées en avril dernier sous la bannière de la ligne The Roger.

Autre pilier de l’empire Federer: Team8 Sports and Entertainment Company, l’agence de management qu’il a fondée en 2013 avec Tony Godsick et pour laquelle il a quitté IMG. Le cheval de bataille de Team8, c’est la Laver Cup, un tournoi de tennis opposant l’équipe européenne et l’équipe mondiale, organisé depuis 2017 successivement à Prague, Chicago, Genève, Boston et Londres. Grâce à Federer, l’épreuve fait désormais partie du calendrier officiel de l’ATP. Ce n’est pas un hasard si, le 23 septembre, c’est à la Laver Cup que le Suisse effectuera son come-back, aux côtés de Djokovic et Nadal. Au début, le tournoi a perdu de l’argent mais aujourd’hui, la formule fonctionne, grâce à la présence de tous ces grands noms. Et à partir de 2023, The Swiss Maestro devrait diriger les opérations en coulisses puisqu’on s’attend à ce que Wimbledon soit son dernier tournoi.

Des gens du monde des affaires disent que je ne réussirai pas dans le domaine de l’investissement. J’aime prouver aux gens qu’ils ont tort.» SERENA WILLIAMS

Malgré tous ces succès sur le plan sportif et sur le plan financier, ce dont Federer est le plus fier, c’est la Fondation qu’il a lancée en 2003. Grâce à elle, près de deux millions d’enfants de sept pays d’Afrique ont pu être scolarisés. Federer s’est souvent rendu sur le continent noir pour ouvrir de nouvelles écoles et lancer de nouveaux projets. Selon le dernier rapport annuel (2021), la Fondation a déjà récolté 62 millions d’euros, notamment grâce à des matches-exhibition très lucratifs en Afrique du Sud, dont Federer reversait tous les revenus. Ou grâce à la vente aux enchères d’équipements de tennis, de raquettes et de chaussures pour quatre millions d’euros chez Christie’s.

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Le slogan de la Roger Federer Foundation, c’est: I am tomorrow’s future, une phrase prononcée par une petite fille sud-africaine lorsque Federer a visité son école. L’avenir qu’il promet à ces centaines de milliers d’enfants, c’est son plus grand héritage. Il veut être non seulement le meilleur joueur de tous les temps, mais aussi le plus riche et le plus influent.

Serena Williams s’est faite toute seule

Le 9 août dernier, Serena Williams annonçait sur le site de Vogue que l’US Open serait son tout dernier tournoi. Elle avançait deux raisons: à 41 ans, elle veut donner un petit frère ou une petite sœur à sa fille Olympia (cinq ans). Elle veut aussi consacrer davantage de temps à Serena Ventures, la société d’investissement qu’elle a fondée en 2014 et qui, au cours des dernières années, est devenue sa préoccupation principale. « Chaque matin, je suis très excitée à l’idée de me rendre au bureau et d’avoir des réunions par Zoom au sujet d’entreprises ou d’idées d’investissement qui viennent de germer. »

Il y a peu, au cours d’une conférence, elle affirmait: « Les investissements et le sport de haut niveau, c’est comparable: il faut avoir l’esprit de compétition et s’accrocher, ne jamais abandonner. Certains ont toujours prétendu que je ne serais jamais une grande joueuse. Aujourd’hui, des gens du monde des affaires disent que je ne réussirai pas dans le domaine de l’investissement. J’aime prouver aux gens qu’ils ont tort. »

Depuis son plus jeune âge, son père Richard lui a appris à se battre contre le reste du monde. Il lui a fait comprendre qu’elle devait agir intelligemment avec l’argent, investir. Ce n’est pas tombé dans l’oreille d’une sourde.

Avec Serena Ventures, Williams a déjà investi dans une soixantaine de start up de différents secteurs. Dont seize licornes, des entreprises qui valent plus d’un milliard. Cette année, ces investissements lui ont déjà rapporté 111 millions de dollars. Son objectif final est d’arriver au milliard de dollars. Selon elle, ce n’est pas utopique car: « One thing I’m good at is building a career. »

Ce qui est très important pour elle, c’est que 78% des entreprises figurant dans son portefeuille ont été fondées par des femmes ou des gens de couleur. Il y a quelques années, au cours d’une conférence, elle avait en effet entendu que les femmes ne bénéficiaient que de 2% du capital à risque. Elle dit avoir compris ce jour-là que « quelqu’un comme elle » devait sortir son carnet de chèques.

L’Américaine assure pourtant qu’elle ne veut pas exclure les hommes ou les blancs. Son mari est Alexis Ohanian, co-fondateur du réseau social Reddit. Elle l’a connu au cours d’une discussion au sujet… des investissements et il est blanc. Voici peu, avec sa co-fondatrice et CEO Alison Rapaport Stillman, elle a même engagé un premier employé blanc aux côtés de six femmes.

Outre Serena Ventures, Williams a déjà investi avec succès dans des clubs de sport ou des compétitions. En 2009 déjà, elle a acheté avec sa sœur Venus des actions du club de football américain Miami Dolphins. En 2016, elle a acquis des parts de de l’Ultimate Fighting Championship, la plus grande compétition d’arts martiaux mixtes. Et en 2020, elle est devenue co-propriétaire d’Angel City FC, un club de la National Women’s Soccer League. Aujourd’hui, ces actions valent beaucoup plus qu’au moment où elle les a achetées.

Par ailleurs, Williams a gagné des millions de dollars grâce à des sponsors comme Beats by Dre, Delta Air Lines, Gatorade, IBM, Intel, Pepsi, Subway, Wilson et Nike, l’équipementier pour lequel elle a quitté Puma en 2003. Les deux parties y ont beaucoup gagné. En avril dernier, Nike a même ouvert le Serena Williams Building à Beaverton, un site de 92 hectares qui abrite son quartier général.

Outre Serena Ventures, Williams a encore un tas d’autres occupations: elle siège à la direction de la plate-forme de commerce en ligne Poshmark et de l’entreprise NFT Sorare, elle développe sa propre ligne de sacs à main et de bijoux, elle s’apprête à sortir son premier livre pour enfants et elle a co-produit le film King Richard, qui raconte comment son père a mené ses deux filles au sommet et qui a rapporté 27 millions de dollars. L’an dernier, elle a également conclu un accord avec Amazon Studios pour une série documentaire sur sa vie professionnelle et privée.

Comme pour Federer, les prize-money décrochés grâce au tennis ne représentent donc qu’une partie de sa fortune. Selon le dernier classement Forbes des self-made women américaines les plus riches, celle-ci s’élève à 260 millions de dollars. Elle figure ainsi à la nonantième place, mais est la première sportive. Un bon tiers de cette somme vient du tennis: 95 millions, c’est plus de deux fois plus que sa sœur Venus (42,3 millions), deuxième de ce classement.

Pourtant, ces dernières années, Serena n’a pas eu besoin du tennis pour gagner beaucoup d’argent. Même en 2021, lorsqu’elle n’a disputé que les demi-finales de l’US Open, s’est blessée à Wimbledon puis a disparu du circuit, son compte en banque s’est enrichi de 45 millions de dollars, dont 270.000 « seulement » en prize money. Cela lui a valu la 37e place au classement annuel de Forbes. Sa collègue Naomi Osaka est la seule femme à avoir fait mieux qu’elle.

Comme Federer, Williams a aussi un grand cœur. Dès 2008, elle a créé le Serena Williams Fund, dont l’objectif est de favoriser l’enseignement pour tous aux Caraïbes et en Afrique. En 2016, avec sa sœur Venus, elle a lancé The Williams Sisters Fund, qui vient en aide aux victimes de violence conjugale. Depuis 2011, elle est également Goodwill Ambassador de l’Unicef.

Perfectionniste, elle veut réussir sur ce plan également. « Je sais que la perfection n’existe pas », disait-elle dans son monologue sur le site de Vogue. « Pour moi, la perfection, c’est de ne jamais s’arrêter avant d’avoir atteint son but. »

Autrement dit, même après sa retraite, on n’a pas fini d’entendre parler de Serena Williams. Elle deviendra peut-être la première sportive milliardaire de tous les temps.

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