Samedi, Lokeren reçoit Anderlecht sans deux de ses meilleurs joueurs, opposés quelques heures plus tôt lors du match entre la Tunisie et la Côte d’Ivoire.

Cela fait déjà plus d’une semaine que Boubacar Copa, que l’on appelle ici Boubacar Barry (33) et Hamdi Harbaoui (28) sont à Rustenburg, dans le nord-ouest de l’Afrique du Sud. Ces deux équipiers de Lokeren s’entendent comme larrons en foire mais samedi, au Royal Bafokeng Stadium, ils seront rivaux.

Peter Maes n’aime pas la CAN. Vous le comprenez ?

Copa : Ça me semble logique car Hamdi et moi sommes partis pour un mois au moins. Ce n’est pas une bonne chose pour Lokeren mais nous devons défendre les couleurs de nos pays respectifs.

Harbaoui : J’ai inscrit sept buts pour le compte de Lokeren avant la trêve et je suis donc parti la conscience tranquille. Il n’y a rien de plus normal que de porter le maillot de son équipe nationale. Je ne connais personne qui n’aime pas le pays où il est né et, quand on vit à l’étranger, cet amour est encore décuplé. Ma famille habite toujours en Tunisie et, on a beau être bien intégré, la nostalgie s’installe toujours. De plus, jouer pour son équipe nationale est une obligation, sous peine d’être suspendu en championnat également. Mais n’ayez aucun doute là-dessus : mon pays passe avant tout.

Quelle est l’importance de cette compétition pour vous ?

Harbaoui : L’Afrique vit pour le football et la CAN y représente ce que l’Euro est aux Européens. Il n’y a pas d’événement plus important sur notre continent. En Tunisie, on ne parlera plus que de cela. C’est une compétition de premier plan et je suis particulièrement heureux de pouvoir y participer pour la première fois. C’est sans doute un peu différent pour Copa, qui a accumulé les participations à cette épreuve.

Copa : Chaque édition est différente puisqu’on joue à chaque fois dans un autre pays. En Afrique, cela signifie encore quelque chose car les différences entre les pays sont bien plus importantes qu’en Europe. Je connais l’Afrique du Sud pour y avoir disputé la Coupe du Monde. Je connais l’ambiance et sais ce qui m’attend. Pour un Africain, la CAN, c’est très important. Pendant trois semaines, tout le continent va vibrer au rythme du football et nous allons tout faire pour l’emporter.

La Côte d’Ivoire est-elle à nouveau l’équipe à battre ?

Copa : Sur papier, nous sommes favoris mais des pays comme l’Afrique du Sud, le Maroc, la Tunisie ou le Gabon comptent également beaucoup de joueurs qui évoluent en Europe et qui ont du talent. Je m’attends à un tournoi de haut niveau et nous respectons chaque adversaire.

L’Espérance et l’ASEC, deux monstres sacrés du foot africain

Lors de la dernière édition, la Côte d’Ivoire a loupé le titre sans avoir concédé le moindre but. Avez-vous digéré cette déception ?

Copa : La page est tournée, nous avons tiré les leçons de cette finale perdue, ce qui ne nous rendra que plus forts. Quoi qu’il arrive, nous sommes prêts. Nous sommes plus confiants et plus sereins que jamais. Tout le monde a compris qu’il fallait travailler plus dur encore. La Côte d’Ivoire a beaucoup de bonnes individualités mais, sur le plan collectif, nous devons être plus forts. Et nous allons y arriver car cette coupe, nous la voulons coûte que coûte.

Quelles sont les ambitions de la Tunisie ?

Harbaoui : Avec la Côte d’Ivoire, le Togo et l’Algérie, nous sommes dans le groupe de la mort. Franchir le premier tour serait donc déjà remarquable. Notre effectif ne compte pas la moindre star, nous nous valons tous mais notre équipe est jeune et composée de joueurs qui ont soif de victoires.

La plupart des Ivoiriens évoluent déjà dans de grands clubs. La CAN représente-t-elle pour les jeunes Tunisiens une occasion de réaliser un transfert juteux ?

Harbaoui : Je pense que c’est ce que se disent la plupart des joueurs. Le monde entier aura le regard tourné vers la CAN et de nombreux clubs européens y ont découvert des perles par le passé. Lors de chaque édition, des joueurs se mettent en évidence et sont transférés dans de grands clubs européens.

Pour vous, c’est relativement nouveau, tout cela.

Harbaoui : C’est vrai. On va dire que j’ai éclos sur le tard. Je ne fais partie de la sélection que depuis le mois de mai mais je connaissais déjà beaucoup de joueurs parce que j’avais joué avec eux à l’Espérance Tunis. Je me sens donc comme chez moi.

C’est aussi à l’Espérance Tunis que tout a commencé pour Copa.

Copa : Vous voulez sans doute parler de la Supercoupe d’Afrique, en 1999 ? L’Espérance avait remporté la Coupe des Vainqueurs de Coupe et l’ASEC Mimosas la Ligue des Champions. J’étais encore un adolescent et c’était mon premier match international. Il m’a permis de lancer ma carrière, en effet. Je ne remercierai donc jamais assez la Tunisie.

On peut dire que vous avez tous les deux été formés dans deux des plus grands centres africains.

Harbaoui : En Tunisie, je n’ai porté le maillot que d’un seul club. J’avais sept ans lorsque je me suis affilié à l’Espérance, le club qui possède le plus grand palmarès de tout le continent. Personne n’a remporté plus de titres et de trophées. J’ai signé mon premier contrat pro à 17 ans. Ce devait être le début d’une carrière formidable. Ma première saison fut fantastique puisque j’ai directement joué et je marquais régulièrement. On disait que je représentais l’avenir du club mais à l’Espérance, la pression est énorme. Il y a 50.000 spectateurs à chaque match et une seule chose compte : la victoire. J’étais rongé par le stress et je ne pouvais pas compter sur grand monde pour m’aider. J’avais des hauts et des bas et, à la fin de mon contrat, j’ai décidé de ne pas prolonger. J’ai voulu effectuer un pas en arrière dans l’espoir de mieux repartir.

Un match dans le match à 12000 kilomètres de Lokeren

Le parcours de Copa est tout à fait différent.

Copa : J’avais 16 ans lorsque j’ai été approché par l’ASEC Mimosas. J’étais médian mais Jean-Marc Guillou m’a dit très vite que j’avais plus de talent comme gardien. C’est un grand monsieur et un véritable connaisseur. Quand un type comme ça vous conseille, vous l’écoutez. L’adaptation n’a pas été simple mais, après deux ans, j’étais prêt et je n’ai jamais regretté mon choix, même s’il n’était pas évident. A l’ASEC Mimosas, toute la formation était basée sur la technique. Il n’y avait pas d’entraîneur de gardiens. J’ai donc appris par moi-même et j’ai réussi avec l’aide de mes amis et de Dieu.

Pour vous deux, le passage en Belgique s’est avéré décisif.

Copa : J’ai d’abord joué trois ans au Stade Rennais, en France, avant d’arriver à Beveren en 2003. Mais c’est au Freethiel que j’ai le plus progressé et la Belgique m’a permis de lancer ma carrière au niveau international.

Harbaoui : En principe, j’aurais dû partir en France aussi mais je suis arrivé en Belgique suite à un concours de circonstances. Mouscron n’était pas un bon choix puisque le club a fait faillite dès ma première saison et c’est en partant à Visé (D3) puis à Louvain (D2) que j’ai relancé ma carrière. Puis mon passage à Lokeren m’a permis de devenir international et de prendre part à la CAN.

Samedi, vous vous affrontez et les journaux pourront peut-être dire que Harbaoui a battu Copa.

Copa : Aucun problème. Le nom du buteur n’a pas d’importance mais nous devons tout faire pour battre tout le monde.

Harbaoui : Je vais le considérer comme un gardien comme les autres. Le problème, c’est que c’est un excellent gardien et qu’il ne sera pas facile à tromper. Marquer contre lui ne me fera ni plus ni moins plaisir que d’inscrire un autre but.

Copa : Hamdi, je t’aime ! Le football, ce n’est pas la guerre. J’espère surtout que le meilleur l’emportera et que la partie ne sera entachée d’aucun incident. Le fait de posséder plus de stars que la Tunisie n’a rien de décisif. En football, ce n’est pas celui qui parle le plus fort qui gagne. La vérité, c’est celle du terrain. Lokeren n’a pas de star non plus mais nous sommes en passe de disputer les Playoffs I.

Ce derby waeslandien à 8000 kilomètres de Lokeren représente-t-il quelque chose de spécial pour vous ?

Harbaoui : Pour moi, oui, mais pour l’équipe, c’est surtout le premier match qui sera particulier puisque nous affronterons l’Algérie dans un derby du Maghreb. Pour nous, le Maroc, la Libye ou l’Algérie, c’est comme la France ou les Pays-Bas pour vous. Mais la seule chose qui compte, c’est d’atteindre le deuxième tour. Cela comblerait les Tunisiens de bonheur.

La CAN pour oublier toutes les misères du continent

La Côte d’Ivoire et la Tunisie ont connu des heures difficiles en 2011. En Tunisie, il y a eu la Révolution du Jasmin, qui a provoqué la fuite du président Ben Ali. Et la même année, en Côte d’Ivoire, la guerre civile a repris après les élections présidentielles, le président Laurent Gbagbo refusant de reconnaître sa défaite. Cette situation politique a- t-elle eu des conséquences pour le football ?

Harbaoui : Tout à fait. Comme partout ailleurs en Afrique, les Tunisiens sont passionnés de football et toutes ces manifestations, cette violence ont eu un impact sur notre sport. Le championnat a été interrompu durant plusieurs mois parce que les gens profitaient des matches pour manifester. Aujourd’hui, ça s’est calmé et le championnat a repris mais le coach fédéral a dû organiser des entraînements supplémentaires pour les joueurs évoluant encore au pays car ils avaient trop peu de matches dans les jambes. La Coupe d’Afrique, c’est donc une belle occasion pour les gens d’oublier toutes ces misères.

Copa : Chez nous, le football a moins souffert car pratiquement tous les internationaux évoluent à l’étranger. Mais ces événements constituent pour nous une motivation supplémentaire de vouloir contribuer à la paix. Le football offre aux Ivoiriens la possibilité de retrouver un peu de joie. Et c’est pareil pour les Tunisiens aussi.

Rentrerez-vous en Afrique au terme de votre carrière ?

Copa : Je n’en sais rien (il rit). Mais Hamdi et moi, on ne se quittera pas. Je n’oublierai jamais la Belgique. Vous avez un beau pays et, après dix ans, je peux dire que je sais de quoi je parle. Je n’ai jamais eu de problème. Ni avec les Flamands, ni avec les Wallons. Bien sûr, comme partout dans le monde, il y a de petites disputes de temps en temps mais je n’ai jamais eu la moindre once de regret d’avoir opté pour votre pays.

Harbaoui : Cela fait six ans que je suis en Belgique et je prendrai une décision plus tard, en concertation avec ma famille. Peut-être opterons nous pour un pays entre la Belgique et la Tunisie, où il fait toujours beau. L’Espagne, par exemple. Ma famille vivra toujours en Tunisie et la famille de ma femme, en Belgique. Je reviendrai donc régulièrement chez vous, je n’ai pas le choix.

PAR FRANÇOIS COLIN À RUSTENBURG (AFRIQUE DU SUD)

 » La Côte d’Ivoire veut la CAN, coûte que coûte.  » Barry Copa

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