A Genk, Mario Been (49) a découvert qu’il n’y avait pas que Feyenoord dans la vie. Il nous parle de la Ligue des Champions, de la lutte acharnée pour le titre, de la finale de la Coupe de Belgique face au Cercle Bruges et revient également, brièvement, sur son départ de Rotterdam, dont il a tiré les leçons pour mieux rebondir.

En voyant la foule se presser aux guichets de la Cristal Arena afin d’acquérir un précieux sésame pour la finale de la Coupe de Belgique, Mario Been ne peut s’empêcher de faire la comparaison avec Feyenoord.  » Les deux clubs tentent d’apporter aux gens un peu de bonheur dans un contexte économique difficile. Genk est plus petit mais les liens entre les fans et le club sont aussi solides. Ils seront près de 30.000 à Bruxelles et nous aimerions leur offrir la coupe.  »

Cette Coupe de Belgique pourrait être aussi votre première réussite tangible au plus haut niveau en tant qu’entraîneur ?

Mario Been : J’ai été champion avec l’Excelsior Rotterdam, mais c’était en D2. Disputer la Coupe d’Europe et y passer l’hiver, c’est chouette. Se qualifier pour les poules de la Ligue des Champions, c’est fantastique mais c’est vrai qu’il me manque un trophée, quelque chose que je puisse prendre en mains. Comme joueur, j’ai été champion et j’ai remporté la Coupe avec Feyenoord. C’était il y a trente ans et c’est bien la preuve que gagner n’est pas une chose banale. Je le dis souvent à mes joueurs : -Pensez à cette finale car il n’est pas du tout certain que vous en rejouerez une l’an prochain. Mais en même temps, nous luttons encore pour le titre, même si nous en sommes un peu plus éloignés.

A un certain moment, vous avez compté jusqu’à 13 points de retard puis vous avez été en tête. Vous en pensez quoi, des play-offs ?

J’en accepte les règles mais je comprends parfaitement que John van den Brom les apprécie moins que moi. En tout cas, cela rend le championnat plus passionnant.

Quelle est, à vos yeux, la meilleure équipe de Belgique ?

Quand tout le monde est là, Anderlecht est l’équipe la plus complète mais en cas de blessure, l’ensemble est fragilisé. J’ai beaucoup de respect pour Zulte-Waregem, une équipe homogène, tandis que le Club Bruges et le Standard sont revenus dans le coup. Actuellement, tout le monde peut battre tout le monde et l’équipe qui sera championne sera celle qui peut s’en tenir le plus possible à son système de jeu. Pour ma part, je tente de prendre comme référence les derniers mois de l’année 2012. A l’époque, nous pratiquions le meilleur football de Belgique. Par la suite, nous avons un peu flanché mais ce n’est pas étonnant car nous approchons des soixante matches sur la saison. Personne en Belgique n’a joué autant que nous. Mais dans les play-offs, nous avons parfois reproduit notre jeu du dernier trimestre.

 » Le football belge reste conservateur  »

Cela fait près de deux ans que vous êtes en Belgique. Que pensez-vous du niveau du championnat ?

Il est très bon et j’admets m’être trompé à ce sujet car je pensais pouvoir jouer à la hollandaise et me créer des occasions en attaquant ou en faisant circuler le ballon. J’étais naïf car le football belge reste très conservateur. J’ai donc dû m’adapter. Attaquer, c’est gai mais pas quand on fait le pressing pendant 90 minutes et qu’on se prend un contre de Lokeren. Ce n’est pas un hasard s’il est pratiquement plus difficile de gagner à domicile qu’en déplacement. Ici, les buts coûtent cher car le résultat est sacré. Et les équipes qui vous rendent visite songent avant tout à défendre.

Est-ce un hasard si Sanharib Sabah Malki, de Roda JC, et Alfred Finnbogason, du SC Heerenveen, qui ne marquaient presque pas en Belgique, figurent aujourd’hui parmi les meilleurs buteurs du championnat des Pays-Bas ?

Björn Vleminckx a été meilleur buteur au NEC Nimègue mais il n’a pas non plus réussi à Bruges. On défend mieux en Belgique qu’en Hollande et il y a moins d’espaces. Ici, les meilleurs buteurs sont des tueurs : Dieumerci Mbokani et Carlos Bacca n’ont pas beaucoup d’occasions. Donc, ils doivent les mettre au fond. Aux Pays-Bas, celui qui rate sait que le ballon va revenir.

Aux Pays-Bas, vous étiez partisan d’un football offensif. Etes-vous devenu plus réaliste en Belgique ?

J’y ai été contraint car ici, seule la victoire compte. Aux Pays-Bas, c’est important aussi mais on aime que vous y ajoutiez la manière. En Belgique, les gens aiment voir du beau football mais ils préfèrent gagner. Après une victoire, le président et le directeur viennent dans mon vestiaire avec le champagne et ils se fichent de savoir si c’était mérité ou pas. On trinque à la victoire, c’est tout. Je m’y suis fait et, oui, c’est du réalisme.

Attend-on plus d’un entraîneur en Belgique ?

Non, je travaille comme aux Pays-Bas, même sur le plan tactique. J’utilise beaucoup la vidéo et mes adjoints y passent énormément de temps. Il y a 16 nationalités dans le noyau et l’anglais est la langue véhiculaire. Alors, les images parlent souvent plus que des mots.

 » Je suis devenu plus soft  »

Vous avez votre franc-parler. Est-ce bien accepté ?

Quand je gagne, oui. Mais je m’adapte. Aux Pays-Bas, on peut secouer un joueur mais ici, ils ne sont pas habitués à cela. On ne change pas la culture des gens. Alors, à 49 ans, c’est moi qui suis devenu plus soft.

Si Genk n’avait pas disputé la Ligue des Champions, vous ne seriez pas venu ?

Je dois avouer que ce fut un élément déterminant. Tout le monde n’a pas l’occasion de préparer et de coacher des matches de ce niveau. Je l’ai dit à mon agent, Rob Jansen, et il m’a conseillé de venir.

Et vous étiez toujours aussi heureux après les défaites contre Chelsea, 5-0, et Valence, 7-0 ?

Nous avions la chance d’être dans une poule facile avec Chelsea, Valence et Leverkusen (il grimace). En déplacement, c’était injouable, d’autant que j’ai dû jouer à Londres et en Espagne avec des médians en défense centrale. Mais de toute façon, nous aurions perdu. A domicile, nous avons toutefois décroché trois matches nuls en jouant bien. J’en suis fier et cela a rapporté de l’argent au club. Donc, oui : c’était une belle aventure.

Vous veniez d’être éjecté de Feyenoord, où une grande partie du noyau s’était prononcée contre vous, lorsque Genk vous a contacté. Avez-vous été surpris ?

Le directeur général Dirk Degraen, avec qui j’entretiens d’excellentes relations, m’a dit qu’il m’avait suivi à Feyenoord et qu’il avait vu que je n’avais pas hésité à lancer des jeunes, presque tous devenus internationaux. Il savait que cela impliquait des périodes creuses. Mais Genk voulait et veut d’ailleurs toujours donner une chance aux jeunes et il estimait qu’un Hollandais était davantage en mesure de le faire. Je pense d’ailleurs qu’il avait d’abord parlé avec Henk ten Cate. J’avais le profil mais, quoi qu’on en dise, j’avais aussi réussi presque partout où j’étais passé : champion avec l’Excelsior Rotterdam, qualification européenne avec le NEC Nimègue, quatrième et finaliste de la coupe avec Feyenoord. Seule ma deuxième saison au Kuip avait posé problème mais Genk ne s’en formalisait pas.

Genk n’est pas le club de votre coeur. Est-ce que cela facilite votre travail ?

Oui. Peut-être un entraîneur ne devrait-il jamais travailler dans le club de son coeur car en cas d’échec, quelque chose se brise. Si on me renvoyait d’ici, cela m’ennuierait mais ce n’est pas la même chose que si l’amour de votre vie vous met à la porte. J’en ai cependant tiré la leçon qui s’imposait : de mauvais résultats peuvent vous coûter votre place.

 » Genk m’a guéri  »

Vous ne le saviez pas ? C’est la même chose à Rotterdam que partout ailleurs, non ?

Disons que je pensais avoir plus de crédit.

A Genk, tout n’a pas toujours été simple non plus.

Si nous n’avions pas atteint les play-offs la saison dernière, nous ne serions pas ici en train de parler. J’ai entamé la saison avec un noyau que je n’avais pas formé, avec quatre joueurs arrivés au dernier moment et que je ne trouvais pas suffisamment bons. Nous avons donc eu des hauts et des bas, d’autant que la Ligue des Champions exigeait énormément d’énergie, et nous ne nous sommes qualifiés pour les play-offs que sur le fil avant de terminer troisièmes, en ordre utile pour la Coupe d’Europe. Cette saison, tout va bien. Sur le plan européen, Genk a même passé l’hiver pour la première fois de son histoire. Comme à NEC, j’ai donc écrit une page d’histoire.

Vous aimez ce genre de statistiques.

Parce qu’il n’est pas normal que NEC sorte d’une poule avec l’Udinese, Tottenham et le Dinamo Zagreb, comme il n’est pas commun que Genk termine devant le Sporting Lisbonne, Bâle et Videoton. Ce club a gagné la Coupe de Belgique avec Aimé Anthuenis et Johan Boskamp. J’espère que le 9 mai, mon nom viendra s’ajouter aux leurs car il y restera ainsi pour toujours. De la sorte, j’entrerai à mon tour dans la légende à Genk.

Vous resterez également toujours l’entraîneur qui a perdu 10-0 au PSV.

Merci de me le rappeler, c’est le premier clou de mon cercueil. Ce match me poursuivra éternellement et si je pouvais effacer un événement de ma carrière, ce serait celui-là. Vous n’imaginez pas comme j’ai souffert ce jour-là. Tout ce que j’avais préparé s’est effondré suite à des blessures, de la malchance et une carte rouge mais je n’ai pas réussi à redresser la barre. Je suis responsable de cette défaite.

Qu’est-ce qui rend votre métier si beau, alors ?

Cette incertitude, précisément. Chaque match est différent. Et puis, j’aime le football et les gens.

Des gens qui, vous l’avez appris, peuvent vous planter un couteau dans le dos.

Beaucoup m’ont déçu mais je considère toujours la bouteille comme à moitié pleine et je ne m’attarde pas sur ceux qui m’ont abandonné. Après mon départ de Feyenoord, je suis parti pour l’Espagne, afin de prendre du recul. Ma femme m’y a aidé. Puis Genk est arrivé et m’a guéri.

 » Feyenoord restera toujours mon club  »

Les Pays-Bas vous manquent ?

Ma femme, mon fils, ma fille et mes amis me manquent, c’est sûr. Le reste, je m’en passe. Je me sens bien en Belgique, où les gens aiment vivre, prennent le temps de manger un bout dans un bon restaurant, de boire un verre de vin à midi. Ils sont aimables et toujours prêts à vous aider. J’ai aussi une belle maison, à côté d’un magnifique parcours de golf…

Pourquoi n’allez-vous plus voir jouer Feyenoord ?

A cause de certaines personnes qui sont toujours là. C’est triste, non ? C’est la même chose pour Beenhakker, qui habite à deux pas du Kuip. Nous ne demanderions pas mieux que d’y aller mais nous ne pouvons pas. Alors que Feyenoord reste notre club.

Vous n’avez pas encore 50 ans et vous avez déjà atteint votre but. Est-ce rassurant ou pas ?

Question difficile. Je rêvais d’entraîner Feyenoord et, indépendamment du résultat, je suis fier d’y être arrivé. Mais je vois ce que vous voulez dire : je n’ai plus vraiment d’objectif particulier.

Quelles sont vos ambitions, alors ?

Garder la santé, prendre du plaisir et obtenir des résultats là où on m’appellera. Je ne tire plus de plans sur la comète. Après cette saison, il me restera un an de contrat à Genk, où je me sens comme un poisson dans l’eau. Et nous parlons d’avenir mais j’attends un peu. J’aimerais bien travailler dans un pays du Golfe ou de l’ancien bloc de l’est. Par goût de l’aventure et pour l’argent, bien sûr.

Un retour à Feyenoord est-il envisageable ?

L’avenir le dira. ?

PAR MARTIJN KRABBENDAM

 » Un entraîneur ne devrait jamais travailler dans le club de son coeur. « 

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