Ses autographes surréalistes à des supporters du Standard, le but de Mexès façon Zlatan, le silence radio sur son absence chez les Diables, pourquoi Buffon est le plus charismatique, ses superstitions inavouables,… Le meilleur gardien de D1 prend le porte-voix.

« Non, t’inquiète, ça va !  » Silvio Proto rassure quand on lui demande si les gars d’Anderlecht ne commencent pas à être cramés avec ce rythme de deux matches par semaine depuis début août, dont les affiches de Ligue des Champions.  » Je préfère jouer en semaine et le week-end, ça met de la pression, j’aime bien. Il faut être là tout le temps. Tu es obligé de faire un bon match le samedi. Puis encore le mercredi. Dès le lendemain, c’est reparti, il faut se reconcentrer sur l’échéance du week-end. Au moins, tu as plein d’objectifs. Dans une saison, tu as toujours un petit coup de mou. On le sent arriver mais on se donne du courage en regardant le calendrier : les vacances approchent…  »

Tu n’as pas l’impression que pour certains joueurs, ça devient dur ? Dans les jambes et dans la tête ?

Silvio Proto : Quand je vois l’intensité aux entraînements, je me dis que tout le monde est encore fit. D’un autre côté, le fait de jouer deux fois par semaine permet d’avoir des entraînements plus légers.

Tu dis aimer la pression : elle ne t’a jamais handicapé, bloqué ?

Jamais. Les grosses attentes ? Les grandes affiches ? C’est pour ça que tu t’entraînes ! Et la pression, tu sais que tu vas l’avoir à partir du moment où tu as choisi d’être gardien. Que ce soit contre une D3 ou en Ligue des Champions, l’objectif est le même : ne pas encaisser.

Le stress n’est pas comparable si tu te prépares à affronter un attaquant de D3 ou Stephan El Shaarawy ! Ou Hulk !

Contre Hulk ou El Shaarawy, tu sais que ça va aller plus vite. Donc, tu as moins de temps pour prendre tes décisions.

Comment fais-tu pour régler le problème ?

Il faut être toujours plus proche de l’attaquant, ne pas lui laisser d’espace. Si tu joues tout près de lui, il a de bonnes chances de shooter sur toi. Si tu laisses une distance, tu es mort.

Tu te prépares donc différemment avant un match européen ?

Ouais… Mais de toute façon, je dois toujours essayer d’être le plus proche possible des attaquants. Comme notre défense joue haut, je suis obligé de me placer dans le dos de mes défenseurs. Dès que le ballon arrive chez un attaquant, je dois être dans ses pieds. Regarde le troisième but de Milan : El Shaarawy ne sait jamais marquer parce que je suis vite sur lui, je ferme bien mon but. Maintenant, il fait une petite passe presque le long de la ligne de but à Pato, qui n’a plus qu’à la mettre dedans. Si un gars est sans marquage dans le petit rectangle, je ne peux plus rien faire. Moi, j’ai fait mon job.

Eliseu et Mexès…

On parle de le bicyclette de Philippe Mexès ?…

Il n’y avait rien à faire. Ma seule chance était de prendre le ballon quand il était haut. Une fois qu’il redescendait, c’était trop tard. Mais quand il était haut, c’était trop haut pour que je le prenne ! La frappe était parfaite.

Tu as dit qu’au moment où le tir est parti, tu savais que ça se terminerait dans le but. Mais à cet instant-là, tu avais encore une petite seconde pour réagir, non ?

Ça va tellement vite. Je n’avais même pas une seconde. Qu’est-ce que je pouvais faire ? Peut-être bouger un pied, pas grand-chose d’autre.

C’est le plus beau but que tu as pris depuis que tu es pro ?

J’en vois deux : celui de Mexès et celui d’Eliseu, de Malaga. La frappe de loin, une terrible pêche, super bien placée, ça passe entre les têtes. Inarrêtable aussi. Ce sont des buts du niveau Ligue des Champions…

Comment se sent un gardien quand il encaisse un but comme celui de Mexès ? Seul au monde ?

Euh… Ce qui me passe par la tête à ce moment-là ? C’est 0-2, ça va être compliqué de revenir. Toute l’équipe s’est bien préparée pour tenir le zéro, on encaisse après deux minutes en deuxième mi-temps, puis ce tir qui tombe de nulle part. J’étais frustré, dégoûté.

Les sensations d’un gardien peuvent être aussi intenses que celles d’un buteur ?

Depuis mon but de la tête avec le Beerschot, je connais la poussée d’adrénaline du buteur. Mais faire un arrêt décisif dans les dernières minutes est encore plus fort.

Quel est le match qui t’a valu le moment le plus fort ?

Notre victoire à Bruges, synonyme de titre, en 2010. C’était ma première saison après mon retour de prêt au Beerschot, il y avait énormément d’attentes, j’avais bien assumé.

Quel est le gardien qui montre le mieux ses émotions, celui qui vit le mieux son match aux yeux des gens ?

Gianluigi Buffon. Il est fort expressif, toujours souriant ou presque…

Tu le cites parce qu’il est italien ?…

Rien à voir. (Il rigole). J’aime bien aussi Joe Hart et Iker Casillas. Eux aussi manifestent plein d’émotions. Mais bon, qui n’adore pas Casillas ? !

L’équipe Z de Malaga

Quand John van den Brom signale qu’à part sur les buts, tu n’as rien eu à faire contre Milan, il sous-entend que c’est la victoire de l’expérience ?

Exactement. Milan a parfaitement géré de la première à la dernière minute. Ils ont accéléré deux ou trois fois dans les dix premières minutes, puis ils nous ont subtilement laissé le contrôle du ballon. Qu’est-ce qu’ils sont malins ! Regarde-les en défense : ils n’essaient pas de faire des passes, quand il le faut, boum ils dégagent loin devant. C’est rare de perdre un match avec une possession de balle aussi élevée : 55-45 pour nous à la fin du match. En face, c’était Milan…

Quand trois de tes quatre défenseurs passent à travers sur le premier but, qu’est-ce que tu ressens ? De la rage ? De la compréhension ?

Plus de la compréhension parce que ça peut arriver à n’importe qui. Tu ne me verras jamais engueuler un de mes défenseurs après avoir encaissé. Ce n’est pas le moment. Quand je dois dire quelque chose, je leur parle calmement, sans en rajouter. Ça sert à quoi de gueuler ? J’ai eu des coéquipiers que ça pouvait anéantir. Je pense à Jan Lecjaks. Si je lui criais dessus, il n’était plus dedans, son match était fini. On est des hommes, hein ! Ça ne sert à rien de s’exciter pour le plaisir de s’exciter.

La Ligue des Champions, c’est terminé. Ton analyse ?

Anderlecht a été bon dans tous ses matches, à part contre Malaga. Ce soir-là, on a été dans l’eau pendant une heure et demie… On a une petite équipe, avec un petit budget par rapport aux autres, hein ! A la limite, ça aurait été normal d’être dominé dans chaque match, du début à la fin. Sur le terrain du Zenit, puis chez nous contre Milan, nous avons eu l’occasion de marquer le premier but. Le Zenit a perdu ici. Ça ne se passait pas aussi bien lors des participations précédentes d’Anderlecht…

Il y a aussi eu des révélations individuelles : Dennis Praet, Massimo Bruno. C’est fou de voir que Praet n’est même pas impressionné quand on lui colle le terrible Nigel de Jong sur le dos. A son âge, il y avait des adversaires qui te déstabilisaient ?

Non. J’avais plus peur de certains coéquipiers, de gars plus âgés qui criaient assez fort, à La Louvière…

Le tournant, c’est la défaite au Zenit, non ? Vous revenez sans rien alors qu’il y avait moyen de rentrer avec un point.

Un point, si pas trois. Oui, ça a été un match charnière. Si on gagne là, on peut jouer le nul ici contre Milan. C’est la soirée qui nous restera en travers de la gorge.

Si je te dis qu’on ne peut pas viser mieux que la troisième ou la quatrième place du groupe quand on ne met que deux buts en cinq matches ? Milan vient jouer une heure et demie à Bruxelles et marque plus que vous en cinq soirs…

Les chiffres ont toujours raison. Mais on ne doit pas accabler nos attaquants. Il doit y avoir eu un manque de chance par moments. Un manque de lucidité à d’autres. Aussi un manque d’expérience, sans doute. Notre moyenne d’âge n’est quand même pas élevée.

Après Milan, tu as dit que vous n’aviez pas été favorisés par les arbitres. C’est l’excuse du pauvre ? Du coupable ? Du mauvais perdant ?

Je corrige parce qu’on a sorti ma réponse de son contexte : l’arbitre du match au Zenit ne nous a pas aidés mais ça s’arrête là. S’en prendre aux arbitres, c’est toujours la bête excuse. Le plus souvent, ils ont fait leur match…

Le pourcentage de chances de finir troisième du groupe ?

Le mieux, c’est d’aller gagner à Malaga…

Ils mettront peut-être une équipe B ? Ou C ? Ou D ?

J’espère qu’ils mettront une équipe… Z ! (Il rigole).

 » Seul contre 5.000 supporters du Standard, aucune chance  »

Le dernier match au Standard va te rester longtemps en tête ?

Oh non ! Les coupables, ceux qui ont lancé des pétards, ils ont été punis. Je vais peut-être t’étonner : je n’aurais pas trouvé normal que le Standard soit puni d’un match à huis clos. Cela aurait été inacceptable pour tous les supporters normaux, ceux qui vont calmement au match avec leurs enfants. Evidemment, je sais que tous les supporters du Standard ne sont pas comme ceux qui se calent derrière le but où il y a eu les incidents. Encore ceci… Pendant l’échauffement, j’ai signé des autographes pour des gars qui étaient dans cette tribune : pendant que je signais, ils se faisaient insulter… par d’autres supporters du Standard ! On va où ? C’est quand même spécial, non ?

Comment tu expliques cette animosité ? Pourquoi tu es toujours la cible quand tu vas jouer là-bas ? Il y a eu un événement déclencheur ? C’est un truc que tu as senti venir progressivement ?

Non, il n’y a jamais rien eu de spécial. C’est un côté du foot que je peux encore comprendre, c’est le folklore. Par contre, je ne digère pas que devant l’Union Belge, le Standard m’accuse d’avoir provoqué ses supporters. En cherchant à démontrer que j’aurais en fait déclenché les jets de pétards. On peut visionner les images, depuis l’échauffement jusqu’aux incidents. Qu’on essaie de trouver un seul geste négatif de ma part ! Il faut qu’on m’explique. Je ne vais jamais monter sur un terrain avec l’intention d’emmerder les supporters qui sont derrière mon but. Il faudrait être complètement stupide. C’est 5.000 contre un, je n’ai aucune chance de gagner.

Il y a quelques jours, des supporters du Zenit ont envoyé un pétard près du gardien du Dynamo Moscou, il s’est écroulé. Son club gagnera peut-être par forfait, il y aura sûrement des sanctions pour le Zenit. Tu ne te dis pas que tu aurais empêché la défaite d’Anderlecht à Sclessin en faisant un peu de comédie ?

(Très ferme). Je préfère perdre un match sur le terrain que le gagner en jouant la comédie. Prendre des points en simulant, ce n’est pas dans mes valeurs.

Ces pétards ne t’ont pas handicapé ?

Je ne pense pas. Après l’interruption, je sors une belle reprise de la tête de Jelle Van Damme. Puis je prends deux buts mais ils sont magnifiques. Si je dis que j’ai été déstabilisé, je mens…

Quand on réécoute le bruit, quand on voit le trou dans le filet de ton but, on comprend que ce n’étaient pas des pétards de ducasse ! C’était du lourd !

J’ai loupé des trucs… Le filet en feu ? Pas vu ! En fait, j’étais tellement concentré que je ne me suis pas rendu compte du danger. Ma femme était occupée à distraire mon fils aîné, à tourner autour du pot parce qu’il posait des questions en regardant le match. Moi, j’étais dans ma bulle. A aucun moment, je ne me suis dit : -Où est-ce que ça va s’arrêter ? Et maintenant, qu’est-ce qu’ils vont me balancer ?

Avec tout ce qu’on te fait systématiquement subir au Standard, tu arrives à préparer ces matches-là comme les autres ?

Un Standard – Anderlecht n’est jamais un match comme un autre ! C’est un clasico. C’est fort. Comme les chocs avec Bruges ou Genk. Comme les rendez-vous de Ligue des Champions.

Tu as ton rituel ?

Je suis fort superstitieux. Mais n’essaie pas de connaître mes petites manies, tu ne sauras rien ! J’ai toujours gardé ça pour moi. Je ne suis pas le seul : il y a beaucoup de superstition dans le vestiaire d’Anderlecht mais très peu de joueurs acceptent d’en parler.

Rien à envier à Courtois et Mignolet

On parle des Diables ? Tu en es assez loin…

(Il réfléchit). Oui. Oui oui… (Il réfléchit encore). On peut zapper le sujet ? Je n’ai pas envie de parler de l’équipe nationale. Il y a des choses qui se sont passées, je ne tiens pas à tout dire. Pas facile, tout ça.

Décris-moi seulement Thibaut Courtois en trois mots…

Un seul mot suffit : exceptionnel. Tu en veux quand même deux autres ? Mérité. Et content pour lui.

Par rapport à lui ou à Simon Mignolet, il t’a fallu pas mal d’années en plus pour arriver au sommet de ton art.

A part un championnat étranger, tout ce qu’ils connaissent, je l’ai connu. J’ai été champion de Belgique, j’ai gagné la Coupe, j’ai été Gardien de l’Année, j’ai joué pour les Diables et je leur ai fait gagner des points. Je n’envie personne. Tout ce que j’ai vécu, je l’ai vécu à 100 %. J’ai été heureux dans tout ce que j’ai eu. Sauf au moment de ma blessure. Et pendant mes premiers mois à Anderlecht, quand je jouais en alternance avec Daniel Zitka. Là, je me suis dit : -Tu gagnes peut-être dix fois plus d’argent qu’à La Louvière mais tu es cinq fois moins heureux ! Pendant cette période, j’ai compris tout le sens de l’expression  » l’argent ne fait pas le bonheur « . Il peut contribuer au bonheur, mais même avec tout l’or du monde, ce bonheur, tu ne peux pas l’acheter. En lisant ceci, je pourrais comprendre que des gens en situation financière difficile disent : -Mais quel con ce gars-là ! Comment il peut dire des trucs pareils alors que nous, on trime et on rame ? Pourtant, c’est tellement vrai.

PAR PIERRE DANVOYE – PHOTOS : IMAGEGLOBE

 » Au début, à Anderlecht, je gagnais dix fois plus d’argent qu’à La Louvière mais j’étais cinq fois moins heureux.  »

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