Sur un terrain, le coach du Standard ne passe pas inaperçu. Nettement plus dans son discours. A travers sa com’, comment est-il perçu à Liège ?

Pendant un match, il éructe, sautille, se met à genou, prie, éructe de nouveau, fait des gestes amples de ses mains, sourit, parle avec l’arbitre, parcourt sa zone neutre de long en large, bondit à chaque but, râle après une mauvaise passe. Et surtout il ne s’assied jamais. Le comportement de Guy Luzon sur le terrain s’apparente à un spectacle permanent.  » Je ne sais pas si c’était par moments pour masquer la pauvreté du jeu « , rigole un témoin. Bref, Luzon, c’est un volcan, une éruption de plaisir.

Dans le discours, c’est tout l’inverse. Calme, plat et sans aspérité. Souvent vide et toujours contrôlée, la communication de l’entraîneur israélien du Standard est à des années-lumière de ce qu’on pourrait attendre d’un coach aussi chaud en bord de touche. A son arrivée pourtant, toute la corporation journalistique s’attendait à ce qu’on appelle  » un bon client  » dans le jargon, quelqu’un capable d’asséner quelques punchlines. Sport/Foot Magazine a décidé d’analyser la communication verbale et gestuelle d’un coach que toute la division 1 a découvert ces quatre derniers mois.

Son arrivée

Replongeons-nous dans ce mois de juin caniculaire du côté de Sclessin. Sa nomination est très mal vécue par des médias interloqués et par des supporters dégoûtés et attachés à Mircea Rednic. Sa présentation est chahutée.  » Dès le départ, on savait que ça allait prendre du temps avant qu’il se fasse accepter « , explique Renaud Demany, du PHK.  » Cela n’avait pas trait à sa personne puisque personne ne le connaissait mais au fait qu’il remplaçait quelqu’un d’apprécié.  »

Face au scepticisme, il élabore une communication en trois actes : défendre son bilan d’entraîneur en atténuant le plus possible son échec à l’Hapoel Tel Aviv, demander qu’on le juge sur ses résultats et pas sur son nom inconnu en bord de Meuse, essayer de calmer les supporters en furie. Autant il adopte une position d’ouverture vis-à-vis de ceux-ci (entraînements ouverts, facilité à aller communier avec eux après les premières victoires), autant il reste sur la défensive vis-à-vis de la presse. Les réponses sont concises, souvent vides, parfois arrogantes. Il n’est pas rare de le voir plus concentré sur son téléphone que sur les questions.  » Il était conscient qu’il suscitait encore pas mal d’interrogations et qu’il était loin d’arriver en terrain conquis « , explique Olivier Smeets, responsable de la communication du Standard.

Il surprend les journalistes en refusant de parler des joueurs individuellement. Lui, ce qui l’intéresse, c’est la force collective.  » Il suffit de prendre part à une conférence de presse de Guy Luzon pour avoir la définition de la langue de bois « , affirme Frédéric Bleus, journaliste à L’Avenir.  » Il s’est installé dans un mode de fonctionnement et tu as beau poser la question de trois manières différentes, il va toujours sortir la même réponse redondante voire rébarbative. Il ne cherche pas 10.000 explications. Avec lui, l’adversaire est toujours très bon, il va toujours chercher à prendre les trois points, etc. Il arrive qu’il réponde à côté de manière volontaire. Mais en même temps, on ne peut pas lui reprocher de changer de discours en fonction des événements. Il reste fidèle à une certaine ligne de conduite.  »

Inévitablement, la comparaison avec l’affable Rednic, le volubile Ron Jans et le pédagogue José Riga ne joue pas en sa faveur.

Si les interviews individuelles s’apparentent à des séances de torture, Luzon conquiert facilement son auditoire dès qu’il en sort. Avenant, disponible, il fait forte impression auprès de ceux qui suivent le stage d’avant-saison.  » Malgré un discours sur la défensive, il ne dégage pas une attitude antipathique « , nuance Bleus,  » Il salue les gens, paraît spontané dans ses échanges, il ne monte jamais d’un ton. Pour faire un parallèle, il est loin de l’image d’un René Vandereycken.  »

Ce mode de fonctionnement est parfaitement logique pour un entraîneur arrivé dans des circonstances délicates, qui ne maîtrise pas encore l’environnement dans lequel il est amené à travailler et qui doit éviter les pièges de communication. Chaque journaliste veut avoir son avis sur le président contesté, sur les supporters révoltés, sur les états d’âme de ses joueurs. Par des réponses courtes et convenues, il évite la polémique, ce qui lui permet de se concentrer sur la construction du noyau et la connaissance de ses hommes. Dans une période troublée, sans doute a-t-il également été briefé par le service communication du club afin d’éviter de remettre de l’huile sur le feu.

L’enchaînement de victoires

Petit à petit, Luzon se dévoile. Du moins sur le terrain. On le voit à l’aise, n’hésitant pas à arborer femme et enfants. On le découvre également volcanique et expressif. De l’avis de tous, cette gestuelle exacerbée n’est pas feinte. Les médias font un parallèle entre lui et le public de Sclessin, très chaud.  » A choisir, on préfère quelqu’un de démonstratif « , reconnaît Demany.  » On reprochait toujours à Dominique D’Onofrio de rester appuyé sur le banc des réservistes. On l’appelait le piquet. Ce type de caractère est quand même apprécié. Par exemple, chez les joueurs, même si on est lucide et qu’on sait que Jelle Van Damme n’est pas le meilleur footballeur de l’équipe, on apprécie son caractère volontaire, sa façon d’arracher la pelouse à chaque tacle. Donc oui, on préfère quelqu’un qui a la rage et la transmet à l’équipe plutôt qu’un entraîneur discret.  »

Les victoires l’aident à s’installer. Son passage à La Tribune contraste complètement avec son devoir hebdomadaire en salle de presse. A la RTBF, il séduit son auditoire, dans un ton léger et taquin.  » Je me souviens que son passage n’était pas seulement le sien mais également celui de sa femme ! « , raconte Pierre Deprez, journaliste à la RTBF.  » Elle a tout filmé – même la régie – en commentant les images. Sur le plateau, lui était détendu. Je n’ai jamais eu l’impression qu’il était venu avec les pieds de plomb. Il est le seul, depuis Laszlö Bölöni à avoir mis Michel Lecomte sur la sellette en répondant à une question par une autre question. Après l’émission, il nous avait remercié et le Standard s’était montré satisfait de sa prestation.  »

Son comportement ne change pourtant pas avec la presse écrite. Si, dans les interviews individuelles, il se montre plus en confiance, il continue à rester sur la défensive lors des conférences de presse. Serait-il finalement plus un homme d’image que de discours ? Son comportement théâtral et sa prestation séductrice à la RTBF plaident pour cette hypothèse.  » Mircea Rednic avait tendance à utiliser les médias pour mettre la pression, que ce soit avec les supporters, les adversaires ou le président « , explique Smeets. Avec le Roumain, derrière chaque phrase se cachait un message subliminal.  » Luzon ne les utilise pas pour mettre la pression sur tel acteur du jeu mais en partie pour faire du show, parfois un peu provocant, il faut bien l’admettre. Quand il dit après la rencontre à Anderlecht que même à six, il n’aurait pas perdu le match, il est dans la flamboyance !  »

Octobre pourri

Par contre, le mois d’octobre ne lui aura pas servi. Sa rotation non plus. Quand on contacte les Ultras Inferno pour parler de l’image et de la communication de l’entraîneur israélien, on reçoit une réponse laconique :  » On préfère ne pas… communiquer sur le sujet. On n’a pas d’avis général. La seule chose qui fait l’unanimité contre lui, c’est sa rotation ! « .

Quand après l’élimination en Coupe d’Europe, il sort qu’il ne regrette pas d’avoir mis son équipe B contre Esbjerg et que  » chaque équipe alignée était la meilleure à mes yeux « , tombe-t-il dans le dénis d’information ? Pas nécessairement. Il montre simplement que comme entraîneur, il est prêt à mourir avec ses idées.  » Même durant le mois d’octobre difficile, il est resté fidèle à son discours « , dit Bleus.  » Il remet très peu en question ses choix et conserve un discours fermé. Là, ça m’a un peu surpris. Je m’attendais à ce qu’il sorte de ce schéma et qu’il s’ouvre un peu plus. On a l’impression qu’il est dans la posture – moins j’en dis, moins j’aurai des problèmes.  » Au risque de parfois se mettre en porte-à-faux avec la réalité.  » Quand après le partage face à Charleroi, il dit que son équipe a tiré 25 fois au but, il n’a pas tort mais il oublie de préciser que sur ces 25 tentatives, il n’y en avait que six cadrées ! « , continue Bleus.

A cela s’ajoute la traduction permanente de David Martane, qui empêche toujours une relation directe entre Luzon et son interlocuteur.  » On aimerait qu’il s’intègre un peu plus, soit en améliorant son anglais, soit en essayant de parler français « , reconnaît Demany. Ce que nuance Bleus.  » Je trouve qu’il a raison de continuer à utiliser sa langue. De cette façon, il est maître de ses propos.  »

En résumé, même si Luzon a enchaîné les victoires, conduisant son équipe au faîte du championnat, il n’a pas encore convaincu tout le monde.  » Il a sa personnalité mais ce n’est pas cela qui fait les résultats « , juge Demany.  » On ne ressent pas encore une relation fusionnelle coach-supporters et il reste très difficile à cerner. On ne peut pas dire qu’on le rejette ni qu’on l’adule. On est toujours au stade de l’observation.  »

 » On ne peut le comparer avec Rednic qui était un ancien joueur du club et qui a toujours joué la carte de l’identification et de l’attachement au Standard « , observe Smeets.  » Je remarque qu’en quelques mois, il a réussi à se faire respecter et considérer. De là à être adulé, il y a encore une marge. Pour cela, il lui faudra du temps et des résultats car il reste encore un peu de scepticisme dans le public.  »

Néanmoins, même s’il a l’air détaché, le fait de ne pas être complètement adopté le mine un petit peu. Pour preuve, sa petite pique envers Rednic en marge de l’affrontement face à Gand.  » Que je sache, il n’est pas resté 10 ou 20 ans au Standard mais seulement quelques mois.  » Dans une communication étudiée et souvent banale, cette phrase apporte du piquant à son discours. Mais également un peu d’humanité.

PAR STÉPHANE VANDE VELDE -PHOTOS: IMAGEGLOBE

 » Si vous prenez part à une conférence de presse de Luzon, vous avez une définition de la langue de bois  » Frédéric Bleus

 » Quand il dit après Anderlecht que même à six, son équipe n’aurait pas perdu, il est dans la flamboyance  » Olivier Smeets (responsable de la communication du Standard)

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