Akram Afif, égérie du Mondial 2022 au Qatar

07/11/17 à 11:00 - Mise à jour à 11:01

Source: Sportmagazine

Programmé pour réussir, Akram Afif est le premier produit de l'académie Aspire qui émerge à la surface du globe. Qatari le plus talentueux de sa génération, voire même de l'histoire du sport-roi dans le Golfe, il doit devenir l'égérie du Mondial 2022.

Akram Afif, égérie du Mondial 2022 au Qatar

La religion d'Akram Afif, c'est le foot. © Photo News

Aspire today, inspire tomorrow. La maxime s'affiche partout. De Doha à Linz, de León à Eupen. Partout où la machine Aspire s'implante. Mais depuis 2010, et l'annonce de l'attribution de la Coupe du Monde 2022 au pays que l'on dit "oublié de Dieu", il fallait un visage au géant qatari pour aspirer au meilleur et inspirer des lendemains qui chantent.

Pour l'instant, le futur se fredonne entre les mailles de l'appareil dentaire d'un gamin de vingt ans. "J'ai une grande responsabilité, mais je ne ressens aucune pression", avance timidement Akram Afif, les yeux rivés sur le temps qui passe. "Je suis simplement heureux de pouvoir faire quelque chose pour mon pays. Je comprends qu'il compte beaucoup sur moi."

Le compte à rebours lui laisse cinq printemps. Cinq saisons pour amener les siens au sommet du foot mondial. Pur produit de l'académie Aspire, international peu avant sa majorité, Akram Hassan Afif a le profil parfait. "Il a une bonne gueule, il est jeune, il est offensif et il porte le numéro 10. C'est ce qu'il leur fallait", assure Grégory Gomis, portier français d'Al-Sailiya, bientôt naturalisé.

Tout s'accélère quand il signe, en mai 2016, à Villarreal, qui le prête deux mois plus tard à Gijón. En entrant en jeu contre Bilbao, le 21 août, il devient le premier qatari à fouler le terrain d'un championnat du Big 5. "Un sentiment indescriptible." Au pays, les titres de presse sont dithyrambiques et les visuels publicitaires le glorifient. Il est "l'élu" tant attendu.

Erasmus en Espagne

À Eupen, il se sent "comme à la maison". Arrivé dans la communauté germanophone en 2015, Akram Afif effectue son retour d'Espagne dès cet été. Il ne parle ni d'échec, ni d'aveu de faiblesse. "C'est La Liga, quand même." Quand il enfile le maillot du sous-marin jaune, il comprend. Il sait qu'il ne peut plus décevoir son pays, son peuple, sa patrie. Tant mieux, il atterrit dans un club familier. Au début des années 10, Aspire met en place son Hope Project, une sorte d'Erasmus du ballon rond pour faire progresser ses talents dans les centres de formation des meilleurs clubs européens.

Afif fait partie des heureux participants du premier cru. Dans le circuit Aspire depuis ses 12 ans, il rejoint Séville à 15, en 2012. Il rallie ensuite Villarreal. "C'était la première fois que je quittais le pays. Je l'avais déjà délaissé, mais jamais pour m'installer autre part", rembobine l'ailier longiligne, qui rencontre alors la solitude, l'ennui et l'envie de tout arrêter. Muaz Yahiya, qui marche dans ses pas en Andalousie, le remet en place. Plus qu'un ami, Muaz devient un grand frère, un guide.

"Il a changé ma vie. Je n'étais pas loin d'abandonner, de rentrer au Qatar. Je pensais vraiment que c'était ce qu'il y avait de mieux pour moi. J'étais vraiment trop jeune, je m'en foutais de réussir ou pas en Europe." Akram ne se retrouve qu'à un coup de tête de détruire son plan de carrière. Mais il serre les dents. En 2013, il retourne au pays pour un tournoi organisé par Aspire, qui le couronne du titre de meilleur joueur pour deux joutes, contre Liverpool et Tunis.

Pour le football qatari, Akram Afif fait figure de porte-drapeau.

Pour le football qatari, Akram Afif fait figure de porte-drapeau. © BELGAIMAGE

On le met en avant, déjà. Lui, a bien retenu la leçon. "Aspire, c'est l'une des meilleures académies du monde, si ce n'est la meilleure. Tout est parfait là-bas", martèle-t-il, tel un nourrisson biberonné à la bonne soupe. "J'ai rarement vu mieux", abonde Grégory Gomis, qui rêve, lui aussi, de Coupe du Monde 2022 avec les grenats de l'émirat. Créé en 2004, Aspire est le fournisseur officiel des clubs et sélections du pays, tous sports compris. À Doha, sur une zone de 250 hectares, l'académie fournit un sport-étude de luxe à des enfants de 12 à 17 ans.

En vase clos, ils enchaînent entraînement, cours et rebelote. Dans les chambres, où prennent place deux élèves, les télés sont proscrites pour favoriser l'apprentissage. Aspire fonctionne comme une énorme fabrique à talents. Akram Afif pousse parmi eux. Dans le même temps, il débute ses classes à Al-Markhiya et Al-Sadd, l'une des plus grosses écuries locales, avant d'obtenir son diplôme estampillé "Aspire" en 2015. Un élève exemplaire. "Au minimum, on ne devait dormir qu'une nuit par semaine sur place. Moi, j'habitais à quatre minutes en voiture et je rentrais quasiment tout le temps."

Agent Aspire

À la maison, il grandit au milieu de ses quatre soeurs et deux frères. Le premier, Afif, oublie vite l'option terrain pour devenir agent. "Il était gardien mais il s'est cassé la jambe et il est devenu gros..." Le second, Ali, partage avec lui les joies de la sélection jusqu'en juin dernier. À 29 ans, il évolue actuellement dans la Qatar Stars League, l'élite aux 12 entités, à Al-Duhail. Mais là où Aspire et le Qatar manquent de superlatifs, c'est concernant le passé familial des Hassan (au Qatar, le deuxième nom constitue le nom de famille). Comme s'il n'existait pas.

D'origine yéménite, le patriarche, Hassan Afif Al Yafei, se marie avec l'une de ses cousines, Fayza. Elle est née au Yémen, il voit le jour à Moshi, au pied du Kilimandjaro, en Tanzanie. Dans cette ville considérée comme "la plus propre" du pays, Hassan tâte le cuir et se fait remarquer par le Simba SC, club historique de Dar es Salaam. Il part ensuite sur la côte somalienne, à Horseed, avant de recevoir, en 1986, un visa des mains de l'émir pour jouer les entraîneurs-joueurs d'Al-Gharafa, qui s'appelle encore Al-Ittihad à l'époque. Le père Afif se permet même un retour à Simba, qu'il amène en finale de la CAF Cup, en 1992, où il s'incline devant les Ivoiriens du Stella Club d'Abidjan.

Naturalisé, entraîneur par deux fois d'Al-Markhiya, où il place ses gosses, Hassan se "relaxe" désormais. Il "profite de la vie", à Doha. Akram ne sait pas grand-chose du passé de son père, ou il ne veut pas en parler. Quand sa famille part en vacances, il suit des stages de préparation. Quand il débarque, prêté, dans le froid d'Eupen, en janvier 2015, il se veut flou concernant son avenir. À la question de savoir de quoi il sera fait, il répond, sur le site du club : "ça dépend de ce qu'Aspire planifie..." Afif donne l'impression d'être condamné à rester dans le "circuit".

"Si quelqu'un vous aide, vous ne pouvez pas vous sentir bloqué ou emprisonné par lui. Parce qu'il fait le meilleur pour vous", coupe-t-il. "Aspire ne me force pas pour quoi que ce soit. Si je ne voulais pas aller à Villarreal, je n'y serais pas allé. Ils travaillent pour moi, pas l'inverse." En clair, "ils sont comme un agent pour moi. Si j'ai besoin de quelque chose, si je dois faire quelque chose, je leur demande en premier." Un "agent", ou une pieuvre aux multiples tentacules qui le met sous contrat. Son comeback à Eupen, après un an d'exil espagnol, est donc logique.

Aujourd'hui, il vit dans un cocon, entouré de sa mère, Fayza, et de l'une de ses soeurs. Ensemble, ils se baladent à Aix-la-Chapelle, Maastricht, Liège. Sinon, Akram pense uniquement football. "Il a tout pour être un grand joueur", certifie Florian Taulemesse, surpris dès son premier entraînement, en 2015. "Tu le sens, rien qu'à la façon dont les autres Qataris le respectent. Ce n'est pas le genre à faire des soirées ou à être branché femmes. Lui, sa religion, c'est le foot. Point."

Priorité 2022

Afif réussit son examen d'entrée. Il score pour sa première, à Alost. 24 matches et 7 buts défilent. Le ticket pour la montée est validé. "C'est un joueur d'instinct. On jouait pour lui, mais c'est logique, il faisait la différence", continue Taulemesse, depuis son nouveau port d'attache de Larnaca, à Chypre. Les performances d'Afif lui ouvrent les portes de la sélection et confirment tous les espoirs placés en lui. On lui donne le numéro 10, on le fait briller, même quand il est diminué.

En 2014, il subit des soins intensifs pour pouvoir disputer la Coupe d'Asie U19, à Myanmar. Le Qatar rafle le trophée sur son quatrième but de la compétition et il est élu meilleur joueur, sans avoir commencé une seule rencontre. Le scénario héroïque de son biopic se précise. La victoire lui offre la possibilité de voyager en Nouvelle-Zélande pour le Mondial U20. En mai 2015, il quitte ainsi prématurément les Pandas pour aller défendre les couleurs de son pays. Question de priorité.

"Le pays croit en moi mais ça ne suffit pas. Si je ne fais rien, ça ne va pas marcher. Je dois aller au-delà de mes limites", répète-t-il, machinalement. Mais les résultats chez les A ne suivent pas. Le Qatar vient de terminer dernier de son groupe de qualifications, derrière la Chine et l'Ouzbékistan. En mars, l'équipe comptait 16 binationaux sur 25 sélectionnés. Alors la fédération décide de rajeunir sa politique et ils n'étaient plus que 5 lors du dernier rassemblement.

Seulement, Afif et les siens perdent contre Curaçao, 89e nation mondiale. "Au Qatar, il y a un déficit de joueurs énorme. Il y a très peu de Qataris 'de souche'. Il y a une forte immigration yéménite, saoudienne et tchadienne. Mais très peu de joueurs locaux peuvent prétendre à atteindre le niveau international", constate Gomis. "Alors dès qu'il y en a un, ils font tout pour le mettre en avant et le faire mousser." Jusqu'à ce qu'il explose ?

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