En rêvant d'un grand club... La galère du footballeur en Serbie

06/04/17 à 14:30 - Mise à jour à 05/04/17 à 13:50

Source: Afp

Aucho l'Ougandais et Takuto le Japonais s'échauffent à petits pas sur la pelouse du stade vétuste de l'OFK Belgrade, aussi loin de leur pays que des arènes européennes de leurs rêves.

En rêvant d'un grand club... La galère du footballeur en Serbie

le stade Marakana, l'antre de l'Étoile Rouge. © Reuters

Des centaines de joueurs d'Afrique, d'Asie et d'Amérique duSud jouent en Europe de l'Est, espérant un transfert vers les grands championnats.

Ignorant les conditions précaires et les salaires en retard, ils sont une trentaine en Serbie, ex-grande nation de football désormais surtout exportatrice de joueurs et perçue comme un "tremplin". "Quand on leur dit 'tu vas jouer au pays de Branislav Ivanovic ou Nemanja Matic', naturellement ils pensent bien faire", note Mihajlo Todic, journaliste et spécialiste du football serbe.

Depuis la disparition de l'ex-Yougoslavie dans les années 1990, la situation ne cesse de se dégrader. Jamais officiellement privatisés, les clubs, dont personne ne connaît vraiment les propriétaires, sont perclus de dettes.

Les géants belgradois du Partizan et de l'Etoile Rouge n'ont que leurs salles des trophées comme vestiges de leur grandeur. Le triomphe de l'Etoile Rouge en Ligue des Champions en 1991 n'est plus qu'un souvenir aux photos jaunies.

Tombant en lambeaux, les stades sont déserts, parfois otages de hooligans qui flirtent avec le banditisme, comme l'a rappelé l'exécution mafieuse à Belgrade en octobre 2016 d'un chef des supporters des Partizan, par ailleurs trafiquant notoire. Les visages jeunes de ces hommes tués dans des circonstances violentes sont peints sur les murs de la ville, dans un style réminiscent des fresques de Belfast.

Salle d'attente

Récemment, le syndicat mondial des joueurs professionnels, la FIFPro, a appelé à ne plus s'engager avec des clubs serbes.

Environ 68% des joueurs touchent leur salaire avec retard, 65% gagnent moins de 1.000 euros par mois, avec un salaire moyen de 958 euros, selon une étude de la FIFPro. "Douze des seize clubs de première division ne disposent que de licences temporaires", "quatre sont interdits de recrutement en raison de leurs dettes envers les entraîneurs et les joueurs", relevait l'organisation en début de saison.

La Fédération nationale de football (FSS), contactée par l'AFP, n'a pas souhaité commenter. Le Partizan comme l'Etoile Rouge se font également discrets.

Les étrangers ont toutefois l'avantage d'être souvent sous la tutelle de leurs agents. "Le club ne contrôle plus ses joueurs depuis longtemps, tout est payé par les agents", confie sous le couvert de l'anonymat un employé d'OFK Belgrade.

Le club fait jouer, l'agent paye et "tout le monde joue le jeu", joueurs compris, car il a l'espoir de poursuivre sa route vers les championnats plus rémunérateurs, explique Mihajlo Todic: "Les étrangers ici sont comme dans une salle d'attente."

Ceux engagés par l'Etoile Rouge et le Partizan restent payés convenablement, mais en province ils sont "des prolétaires du football", ajoute l'analyste. La réglementation locale limite à 6 le nombre d'étrangers, plus deux des pays de l'ex-Yougoslavie.

Rêve de Manchester et de Barcelone

Khalid Aucho, 23 ans, natif de Kampala, a suivi les conseils du sélectionneur de l'Ouganda, Milutin Sredojevic, un de ces nombreux entraîneurs serbes spécialisés dans les petites sélections africaines ou asiatiques.

Après un passage infructueux chez les écossais d'Aberdeen, Aucho a débarqué à l'Etoile Rouge. "Le sélectionneur m'a dit que cela ouvrirait des possibilités", confie-t-il.

Mais le principal club serbe l'a aussitôt prêté à OFK Belgrade, où a notamment joué le légendaire Josip Skoblar, mais aujourd'hui bon dernier de la deuxième division.

Mais Aucho ne se plaint de rien, se dit "bien accueilli par ses coéquipiers" et convaincu que "l'occasion se présentera de jouer chez un grand d'Europe".

Takuto Yasuoka, 20 ans, a quitté sa ville d'Hyogo au Japon il y a deux ans, convaincu par un compatriote de l'accompagner au Monténégro, où il a joué pour deux clubs avant de rejoindre la Serbie. "Les conditions sont bonnes mais j'aimerais aller dans un pays où elles sont meilleures", lâche-t-il diplomatiquement.

Aucho se verrait bien à Manchester, Takuto à Londres ou Barcelone. En attendant, ils portent le maillot bleu et blanc de l'OFK Belgrade, et jouent dans un stade dont la tribune sud s'effondre.

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