Guillaume Gautier
Journaliste pour Sport/Foot Magazine
analyse

07/07/18 à 15:35 - Mise à jour à 15:44

Belgique - Brésil : les cartes du Diable

Analyse de la victoire historique des Diables rouges face au Brésil en quarts de finale de la Coupe du monde (2-1).

Belgique - Brésil : les cartes du Diable

© BELGAIMAGE

Costume impeccable sur les épaules, Roberto Martinez s'installe discrètement à la table de poker. Le Catalan s'offre le luxe d'une gorgée d'eau, puis enfile ses lunettes de soleil.

Peut-être parce que l'homme qui lui fait face ne se regarde pas sans protection. Devant lui, le Brésil scintille de plus belle. Quatre ans après sa débâcle à domicile, il s'est assis à la table russe dans la peau du favori. Tout, dans la mise en scène, est préparé pour éblouir la concurrence, du jaune luisant du maillot aux cinq étoiles posées près du coeur. La constellation auriverde semble devoir s'observer à distance. Dans la lunette du téléscope, on voit briller Neymar, Philippe Coutinho, Willian ou encore Marcelo.

Roberto Martinez répond avec le flegme d'une citation latine. Audaces fortuna juvat. "La chance sourit aux audacieux." Du Virgile assaisonné à la catalane, quand le sélectionneur des Diables pose, dès le coup d'envoi, son équipe dans un 4-3-1-2 inédit au moment où le Brésil est en possession du ballon. "Il y a une barrière psychologique à la vue du maillot auriverde et des cinq étoiles qui y figurent", décrypte Martinez après la rencontre. "Quand vous jouez le Brésil, vous devez avoir un avantage tactique sur lui, essayer de le surprendre."

Premier tour de cartes. La Belgique jette un oeil sur son jeu, l'autre sur ses jetons, et prend sa décision. All-in. Le Brésil tique. Ces Belges n'ont-ils pas bien regardé les cinq étoiles qui subliment sa tenue ?

SUR LE RING

Le plan belge ressemble à un quitte ou double. Posé dans le dos de Marcelo, Romelu Lukaku ne défend jamais sur les montées du latéral madrilène. Par contre, il se tient prêt à bondir dans son dos à chaque perte de balle brésilienne. Sur la table, Roberto Martinez pose désormais des gants de boxe. Il écrit le scénario d'un match joué sur le ring, où chacun aura l'occasion de distribuer des coups. Hazard est au crochet, De Bruyne au direct et Lukaku à l'uppercut. C'est du 50/50 à l'état pur. Risqué ? Bien sûr. Mais quel autre plan vous donne 50% de chances de battre le Brésil ?

Dès qu'elle a le temps de prendre le ballon, la Belgique retrouve sa défense à trois. Meunier avale le flanc droit pour offrir de l'espace intérieur à Lukaku, tandis que Chadli quitte sa zone axiale et la garde de Paulinho pour s'exiler à gauche. On joue seulement depuis une minute trente quand le Diable s'éveille dans l'axe. Kevin De Bruyne prend le dessus sur Fernandinho, signe annonciateur que le Brésilien de City sera incapable de remplacer dignement Casemiro. Le Madrilène a été dribblé sept fois sur les quatre premiers matches du tournoi, Fernandinho le sera cinq fois en nonante minutes belges.

Toujours plus enclin à danser près du rectangle adverse que devant le sien, Marcelo profite d'une première accélération sur le côté gauche pour rôder son triangle technique avec Neymar et Coutinho. Witsel, Fellaini et Meunier s'associent pour concéder un corner. Miranda le dévie en première zone, et surprend tout le monde, même Thiago Silva qui ne peut faire mieux que toucher le poteau.

La Belgique ne se laisse même pas le temps d'avoir peur. La reconversion est menée par la puissance de Lukaku, la finesse de Kevin De Bruyne et la conclusion d'Hazard, contrée par la défense brésilienne. Le rapport de forces est établi. En plaçant ses trois monstres offensifs dans des couloirs différents pour mener les contres, la Belgique écartèle le système défensif brésilien. Fernandinho est toujours en retard. En nonante minutes, il voit plus de paires de fesses que sur une plage de Copacabana.

DEUX CORNERS POUR UNE HISTOIRE

Paulinho reçoit encore deux opportunités de faire trembler la Belgique, mais le troisième corner du match est aux pieds de Nacer Chadli. Quelques secondes plus tôt, Lukaku a fait parler son jeu en déviation pour alerter De Bruyne, auteur d'une passe guardiolesque vers Fellaini, le tout conclu par une frappe déviée. Chadli cherche Kompany, mais trouve le fond des filets via l'épaule de Fernandinho. Le marquoir valide le plan des Diables, qui devient encore plus redoutable avec un but d'avance.

Les Belges continuent à défendre à sept, laissant Hazard et Lukaku effrayer les défenseurs brésiliens. Le risque offre une occasion à Gabriel Jesus au bout d'un solo de Neymar, et une première position de frappe à Coutinho. Devant son 4+3 défensif, De Bruyne se replie, déjà prêt à mettre ses pieds d'artiste au bout d'un ballon repoussé par Kompany ou Alderweireld, souverains dans leur surface (17 ballons dégagés et 8 frappes contrées à eux deux).

Une fois le ballon envoyé dans les grandes profondeurs par KDB (24 passes sur 44 jouées vers le dernier tiers du terrain), l'attaque belge offre un ballet aquatique. Hazard dépose Fernandinho sur un grand pont, Lukaku glisse la balle entre les jambes de Miranda, mais les gants d'Alisson sont toujours intacts.

L'histoire bascule encore sur un corner. Bien décidés à insister sur le plan Miranda, en déviation au premier poteau, les Brésiliens cherchent le front de leur défenseur, mais trouvent les muscles de Fellaini et Alderweireld. Lukaku vient cueillir le deuxième ballon et s'offre un demi-tour en parabole, comme s'il voulait prendre de la vitesse. Les pneus du Mancunian sont chauds. Romelu écrase l'accélérateur, enrhume Fernandinho (impossible d'imaginer cette action sans une faute tactique de Casemiro, s'il avait été sur la pelouse) et glisse le ballon à De Bruyne aux portes de la surface brésilienne. Marcelo rappelle pourquoi il est plus à l'aise dans le camp adverse que devant son but. Le latéral ouvre une fenêtre de tir à De Bruyne, qui met le Brésil en plein courant d'air d'une frappe sèche. Les Auriverdes n'avaient concédé que cinq tirs cadrés depuis le début du tournoi. On joue depuis trente minutes, la Belgique a cadré une fois, et elle mène 2 à 0. À table, on ne voit presque plus Roberto Martinez. Le bonheur du sélectionneur est caché par la pudeur et une immense pile de jetons.

L'HYDRE BELGE

Toujours plus ambitieux, le Brésil accumule ses hommes autour du rectangle belge. Meunier dévie un centre de Marcelo, mais Courtois est déjà sur la trajectoire. Ses gants sont encore au bout d'une merveille enroulée de Philippe Coutinho, quelques secondes plus tard. Le gardien des Diables s'invite dans la mythologie. Il devient une version moderne de l'Hydre de Lerne. À chaque arrêt (9 au total), il semble gagner un bras supplémentaire. Et aux dernières nouvelles, Hercule n'est pas brésilien.

Entre Fernandinho et Fagner, Eden Hazard se régale d'un terrain ouvert à ses chevauchées. En un dribble, il met l'arrière droit adverse au tapis, et le Brésil dans les cordes. Seule l'imprécision de la passe adressée à Lukaku par De Bruyne sauve les quintuples champions du monde du K.-O. Les dernières apparitions de la première période sont pour Alisson, qui met ses gants au bout d'un coup franc de KDB et d'une déviation du talon de Kompany.

LA RÉPONSE DE TITE

Quinze minutes de réflexion plus tard, Tite change de cartes. Roberto Firmino remplace Willian, et reçoit la compagnie de Neymar au sommet d'un 4-4-2 où Coutinho devient milieu gauche pendant que Gabriel Jesus s'installe à droite. Le Citizen fait trembler la Belgique quand Kompany le tacle après un petit pont glissé à Vertonghen, mais l'arbitre n'indique que la ligne du petit rectangle.

La Belgique recule, comme repoussée par l'accumulation de vagues brésiliennes. La frappe trop croisée d'Hazard, lancé par De Bruyne à la 62eminute, sera la dernière de la soirée diabolique. En seconde période, les Belges ne touchent que cinq ballons dans la surface brésilienne. Ils ne tirent qu'une fois, contre 17 tentatives pour leurs adversaires.

Le scénario offre le protagonisme national à la partie la plus basse du schéma noir-jaune-rouge. Malmené par Douglas Costa, monté à droite avec des fusées à la place des chevilles, Vertonghen voit l'ailier de la Juventus réussir trois dribbles et alerter Courtois, qui repousse sur un Paulinho trop inattentif pour conclure. Fellaini continue à étouffer Coutinho et fait respirer la Belgique dans les airs (7 duels aériens gagnés), Meunier fait ce qu'il peut face à Neymar (4 tacles réussis), pendant que Toby et Kompany jouent les contrôleurs aériens. Courtois repousse encore une frappe de Douglas Costa, mais doit s'incliner sur une tête parfaite de Renato Augusto, tout juste monté pour prouver qu'on peut jouer en Chine et jouer un rôle important en Coupe du monde. À bout de souffle, Chadli ne peut plus suivre l'infiltration du remplaçant de Paulinho. Les yeux se tournent vers le marquoir. Quinze minutes.

LE BOUCHE-À-BOUCHE D'EDEN

Le Brésil ne calcule plus. Kompany contre une frappe de Firmino, avant d'offrir une énorme cartouche à la Canarinha en balançant une relance imprécise dans l'axe, pendant que Chadli et Fellaini courent déjà vers l'avant. Esseulé, Coutinho trouve facilement Renato Augusto, libéré à l'entrée du rectangle par un appel de Firmino qui a aspiré Kompany dans son sillage. Le but est ouvert, mais la frappe n'est pas cadrée.

Firmino, encore lui, met Neymar sur orbite dans le dos de Meunier. Alderweireld ferme la porte du but, mais la passe en retrait du numéro 10 brésilien alerte Coutinho. La balle de but est expédiée en tribunes. La Belgique ne respire plus. Roberto Martinez lui offre un peu d'oxygène en installant Tielemans au milieu, pour colmater les brèches ouvertes par la fatigue belge et l'audace brésilienne. Mais c'est le capitaine qui se charge de la réanimation.

Hazard fait du bouche-à-bouche à toute la nation. Entre le but brésilien et le coup de sifflet final, c'est lui qui touche le plus de ballons (13). Pour en faire un usage insolent : cinq dribbles réussis (10 au total du match, un record en Coupe du monde) et trois fautes provoquées (dont deux cartons jaunes, pour Fernandinho et Fagner). Eden joue avec un sablier en poche, et essaie que ses possessions durent une éternité pour que le temps passe plus vite.

Au bout de l'histoire, comme dans la dernière scène d'un jeu vidéo, la Belgique affronte le boss de fin. Son attaque décisive est inventée par Douglas Costa, qui dépose une balle de match dans les pieds de Neymar, à l'entrée de la surface belge. La légende du Brésilien s'écrase sur le gant de Courtois. Cinq doigts contre cinq étoiles. La Belgique est en demi-finale.

Dans la folie des célébrations, Roberto Martinez laisse les lauriers aux autres. Le Catalan explique que s'il a fini par écarter le Brésil de la table, c'est surtout parce qu'il avait de bonnes cartes. Pas de "je" devant les micros. Il sait que le football appartient aux joueurs, que c'est leur talent qui a permis à son plan à 50/50 de basculer du bon côté. Que les siens ont écrit la plus belle page de l'histoire de leur maillot.

Mais même au pays, où certains demandaient presque sa démission voici quelques semaines en brandissant le nom de Radja Nainggolan ou le bilan médical de Vincent Kompany, il faudra bien admettre que le plus grand coup tactique de cette Coupe du monde est celui d'un Catalan, qui a aidé la Belgique à enlever cinq étoiles de la course à la couronne mondiale.

Par Guillaume Gautier

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